Anatomie d’un nouvel Ordre — Matteo

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Jair Bolsonaro, Matteo Veca, Songerie

Nos mauvais souvenirs ont vraisemblablement toujours plus de facilités à remonter à la surface, aussi vite qu’ils apparaissent, ils s’effacent. Ils prennent simplement le temps de nous rappeler qu’ils sont toujours là, tapis dans un recoin.

La mer de mes draps s’évapore au rythme du réveil national, il est 7h et l’aube brésilienne peint les couleurs d’une nouvelle  »Brazil day ».

On ne dit plus journée maintenant, les nouvelles rosées matinales méritent leur piédestal, la nation avant tout. Inutile d’allumer la télé, la maligne s’allume toute seule avec quelques chants commémoratifs et d’orgueil. Le visage de Jair Bolsonaro en premier plan, l’homme me lorgne et chaque foyer le proclame : notre défenseur de la constitution est magnifique. C’est sa 5ème réélection, le totalitaire n’a plus de définition, il s’est mélangé avec la liberté. Il me faut 15 minutes pour me préparer avant de partir, c’est dans la charte de nos droits.

Économiser c’est progresser qu’ils disent. Mon armoire est vide de sens mais remplie de tee-shirts blancs et de pantalons noirs.

L’unité c’est progresser qu’ils disent.

Je sors dans la rue, salue le tank et la cargaison d’hommes armés sur son toit. Comme chaque matin et à l’instar de l’engin, mon geste est mécanique. Le temps de me retourner et personne n’arrive à discerner mon triste sourire. Beaucoup de choses ont changé dans mon Brésil. Ça rase les murs dans les rues, les averses durent plus longtemps, les lampadaires ne s’allument plus, le vent siffle encore plus fort dans les tuyaux. C’est comme si la météo avait elle aussi quelque chose à nous dire. Je retrouve mon collègue Danilo à l’angle du premier bunker militaire, celui qui est juste en face de la boulangerie, à côté de l’école maternelle. De là, on peut admirer les jeunes fanfarons de demain, l’excellence de la patrie. Aussi carrés qu’un angle droit, ils attendent impatiemment leur professeur, cartable sur le dos et AK-47 sur l’épaule. Les rêves n’habitent plus leurs têtes. Danilo arrive, il me complimente sur mes habits  » magnifique ton pantalon noir-sombre aux rayures noires!  » Je lui renvoie sa politesse  » Tu rigoles, regarde le tien, je n’ai jamais vu un pantalon aussi noir que le tien, belle nuance de noir sur noir, et je vois que tu as opté pour le tee shirt blanc cassé! Tu es parfait  » Danilo, encore plus insupportable que moi, me contredit: » Matheus, de ma simple vie, j’ose affirmer que je n’ai jamais eu la chance de voir un tee shirt blanc clair foncé comme celui que tu portes, fallait oser  » Les sujets de discussions sont prohibés, c’est tout ce qu’il nous reste, l’absence de communication engendre le renfermement sur soi. L’État nous préfère comme ça, quand la pâte est molle, elle est plus facile à malaxer.

Je travaille au ministère des affaires pas étrangères. Tout ce qui ne touche pas au Brésil n’est plus important. Une fois à mon bureau, la chaleur corporelle de mon fessier sur ma chaise amorce instinctivement l’allumage de mon ordinateur « Matheus, Vous avez encore 0,33 nano secondes de retard aujourd’hui ».

Je sais petit ordinateur, j’ai eu du mal à enlever un morceau de viande en me brossant les dents ce matin, ça doit être pour ça.

– « Je ne veux pas savoir, je vous les enlève sur la première pause pipi de l’après-midi. Vous êtes un fainéant Matheus. Depuis votre naissance, on vous a qualifié de fainéant 376 fois. 150 par votre professeur au collège, 70 par votre mère, 56 fois au lycée, nette amélioration à la fac seulement 33 fois et 67 par moi ».

– Pardon petit ordinateur.

– C’est la 7556ème fois que vous vous excusez depuis votre naissance Matheus. 634 fois devant vos parents, 1200 fois durant votre parcours scolaire, 950 fois devant des femmes et 4772 fois vis-à-vis de votre propre personne.

– Ah bon, à ce point vis-à-vis de moi?

Oui, vous avez la fâcheuse habitude de vous excuser auprès de vous-même pour être aussi moche.

C’est faux ça!

Affirmatif, c’est faux, mais ça devrait être vrai Matheus. Une bonne estime de soi est interdite de nos jours.C’est docile une personne qui ne s’aime pas, ça ne la ramène pas. Le comité de direction attend de vous d’être moins bien dans votre peau.

– C’est noté, je m’excuse d’être pour le moins heureux.

7557 fois et arrêtez d’être heureux. Soyez malheureux, ce n’est pas compliqué pourtant.

Le temps de lever la tête de l’écran, je baisse mes yeux. Milena passe devant moi, elle est belle, vous ne pouvez pas savoir à quel point. Brune aux cheveux courts, lèvres rouges sans artifice, des jambes fines comme des compas. Elle dresse sur son visage un grain de beauté sur sa joue gauche pour édulcorer l’air sérieux qu’elle porte à chaque instant. Elle a cette faculté de rendre chacune de mes journées encore plus spéciales que les précédentes. Aujourd’hui encore, elle porte sa plus belle robe noire et la plus blanche de ses chemises. Je n’ai malheureusement pas le droit de l’aimer, seulement celui de la violer. Je n’oserai jamais, je suis un grand timide.

À 13h je me dirige vers la cafétéria pour honorer mes 45 minutes de repas.

Deux formules pour un menu : poisson avec du riz ou riz avec du poisson.

On nous gâte avec l’illusion du choix, vive le roi.

S’ensuit le cycle de la monotonie, il est loin le temps du hasard. Milena repasse, l’ordinateur agace.

Je pars le soir avec Danilo et ses compliments.

Je rentre et me couche.

L’hymne du Brésil résonne dans les rues et à travers nos vitres. C’est notre chanson douce à nous.

Je m’endors au rythme des chants, le sommeil apparaît et les mauvais souvenirs s’effacent.

Demain je me réveillerai avec eux, pour l’instant j’ai encore le droit de rêver.

N’y a-t-il vraiment plus rien dans le néant ? Je cherche encore une poussière d’espérance.

Matteo Veca

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