La grande messe — Paul

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Admiration, Jair Bolsonaro, Paul Guillot

Brésil ; dimanche 28 Octobre 2018.

Ce dimanche, Abraão se rend au Temple de Salomon pour l’office. Il s’est levé plus tôt qu’à l’habitude car il sait qu’aujourd’hui le trajet sera plus long. C’est le second tour des élections présidentielles ; la foule, déjà, emplit les rues d’où s’élève une tension palpable. Les drapeaux voltigent aux fenêtres des bâtiments et des voitures. Abraão est impatient. Il attend ce jour depuis trois semaines maintenant. Car le 7 octobre dernier, lors du premier tour, la victoire du « mythe » fut empêchée. C’est en tout cas ce qu’a soutenu « le mythe », une fois les urnes dépouillées. Et de nouveau Abraão s’était senti trahi. Mais aujourd’hui la victoire n’est plus qu’une question d’heures. Abraão le sent ; il le sait.

Après deux heures alternées de marche et de transport, il arrive avenue Celso Garcia. Le Temple, du haut de ses cinquante-cinq mètres, domine les alentours. C’est le plus grand édifice religieux du pays. Façonné à l’image du Temple de Jérusalem, taillé dans une pierre en provenance d’Israël, bâti environ 2600 ans après la destruction de l’original par les babyloniens de Nabuchodonosor II, il surplombe de deux fois le Christ rédempteur de Rio. C’est ici, au cœur de l’église universelle du royaume de Dieu, qu’Abraão fait montre de sa foi. Lui, mais aussi dix mille autres chrétiens évangéliques qui se laissent inonder par les paroles du pasteur Macedo. Le Temple les accueille tous, et, de se sentir unis comme ils le sont dans ce temple, tous s’en nourrissent.

Il est dix heures. Abraão fait les cent pas le long des grilles qui encadrent le Temple. Il mire la façade, touche les barreaux de la clôture, dévisage les oliviers. Il ne tient pas en place. Une foule immense est massée alentour. On sent bien que ce n’est pas un jour comme les autres. Tout le peuple réuni est en quelque sorte disposé à l’expérience de la grandeur. Les portes s’ouvrent, les fidèles pénètrent. Abraão, ainsi qu’il l’avait été lors de sa première entrée dans le Temple, est impressionné par l’immensité de la nef. De longs bancs en bois sombre et poli occupent la majeure partie du vaisseau central ; les bas-côtés servent de couloirs, surmontés de ménorahs à trois arceaux et sept cierges ; le transept est pavé de larges carreaux de marbre et séparé de la première travée par une rambarde où quelques fidèles posent leurs mains ; le chœur, relevé d’une estrade, accueille l’autel et l’arche d’alliance. A présent la foule prend place : les hommes, les femmes, les enfants, tous s’asseyent sur les strapontins couverts d’un tissu écarlate. Abraão, à la différence des notables de premier rang, est assis à l’arrière, proche du narthex. Il est seul. Il fut un temps, il s’y rendait en compagnie de Rosa ; mais Rosa est morte.

Ici, Abraão n’est pas vraiment seul. Il se sent appartenir à un tout qui le dépasse, qui le porte. Il ne sait pas, au fond, s’Il existe, Lui, mais il croit, il espère, il a peur ; comme nous tous, croyants ou pas. Et quand il se recueille au sein du Temple, qu’il met son corps à l’épreuve de sa foi, qu’il croise ses mains en les approchant de ses lèvres qui palabrent d’inaudibles prières, il oublie la rudesse du monde. Car n’est-ce pas merveilleux ces milliers d’êtres s’abandonnant à une poésie pleine de ferveur et de mystère ?

Enfin le maître de cérémonie arrive. Passant par le déambulatoire, Edir Macedo, évêque auto-proclamé, pasteur évangélique et homme d’affaires, marche cérémonieusement. Il porte la mitre, l’anneau épiscopal, la croix pectorale ; dans sa main droite, il égrène un petit chapelet de bois lustré ; dans sa main gauche, il tient la crosse : symbole du berger menant son troupeau, tout comme « le mythe », une fois élu, mènera le Brésil ; il porte l’habit liturgique, un manteau de soie violette par-dessus sa soutane ; Abraão ne le quitte pas des yeux.

Le chant d’entrée prend fin.

Macedo s’incline et baise l’autel.

Il se relève ; « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Amen. » proclame d’une voix unie l’assemblée. Chaque mot prononcé vibre et fait vibrer ; tous sont subjugués par les paroles qu’ils profèrent en cœur ; Abraão est conquis.

La pénitence faite, commence le kyrie.

Tous, ensemble déclament : « Seigneur, prend pitié. Ô Christ, prend pitié. Seigneur, prend pitié. »

Abraão supplie. La pitié qu’il demande, il la demande pour Rosa. Comme tous ceux qui ont perdu un être cher il supplie la miséricorde de son Dieu. Il espère que Rosa fut conduite en Son royaume, délestée du plomb qui creva son crâne.

Tous déclament : « Gloire à Dieu, au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’Il aime. »

Les mots, une fois de plus, unissent les êtres qui les prononcent. Abraão est immobile ; seules ses lèvres bougent. Rares sont les moments de quiétude pour lui. Mais ici, dans la maison de Dieu, Abraão est serein, calme ; il est en sécurité dans les bras de son Dieu. Il est en sécurité, ainsi qu’il voudrait l’être en tout temps. Et s’il voue sa voix toute entière au « mythe », c’est que ce dernier compte bien la faire régner, la sécurité.

Les liturgies de la parole et de l’eucharistie achevées, Macedo, d’une voix prophétique entame celle de la communion. Il exécute le rite de la paix, l’agnus dei, la communion et la prière qui la suit.

Enfin, il accomplit le rite de conclusion dans un état proche de l’extase et lorsqu’il dit « paix » Abraão entend « sécurité » ; et lorsqu’il dit « père » Abraão entend « Jair » ; et lorsqu’il dit « sacrifice » Abraão pense à ce coup de poignard ; et lorsqu’il se tait : « Amen. ».

Au sortir du Temple, Abraão rejoint un petit groupe près des oliviers, eux-aussi importés d’Israël. Tous portent une croix : au poignet, au cou, à même la peau ; et tous en sentent le poids. Tous portent les couleurs de leur pays. Avec un air de procession, tous se rendent aux urnes et tous offrent leur voix.

Vers 20h, le « mythe » est élu ; et tous usent à nouveau de leur voix pour témoigner de leur admiration.

Ite Missa Est.

Paul Guillot

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