Le Bolsonaro ordinaire — Ely

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Ely Kligerman, Haine, Jair Bolsonaro

Un pick-up truck Ford des années 1990 fume noir et rebondit sur les nids de poules. Le chapelet accroché au rétroviseur danse sous le brouhaha de la route. Bolsonaro conduit le regard droit devant lui, empoignant le haut du volant d’une main ferme.

Au feu rouge, il jette un mouchoir sale par la fenêtre qui va se poser sur une petite voiture de marque asiatique venant se ranger à ses côtés. Son téléphone vibre et il regarde un message WhatsApp d’un groupe auquel il appartient qui communique sur divers sujets de sociétés, le message en question est un lien vers un article « Le meilleur ami du président est accusé de pédophilie. » Le feu passe au vert et il redémarre en trombe. Son téléphone le sollicite de nouveau, c’est un ami qui l’invite lui et sa femme à venir au barbecue de demain. Il pourra par la même occasion lui montrer le nouveau grillage qu’il a installé dans son jardin pour ne plus voir « mes grosses tarlouzes de voisins. » Bolsonaro klaxonne. Son ami ajoute sur un ton sérieux : « Ils vont nous envahir ceux-là si ça continue ».

Jérémy a 17 ans et attend le bus en regardant une vidéo intitulée « Le président est accusé de pédophilie ». C’est un adolescent pas nécessairement intéressant, plutôt sensible et moyennement intelligent. Un groupe de jeunes aux moustaches mal rasées marche vers lui, il les reconnaît. Pour la troisième fois en deux mois, Jérémy se fait dépouiller. Accroupi, la tête dans ses mains, il se met à pleurer. Bolsonaro, qui passe par là, le voit et s’arrête pour lui dire de monter. L’adolescent chétif prend peur, puis reconnaît Jair, le père d’un ami, et monte dans le pick-up.

Jair Bolsonaro porte un polo bleu bien repassé, une mâchoire solide et des lèvres sévères plissées. Il s’exprime avec des gestes énergiques, bruts et saccadés, ceux de l’opinion indiscutable. Jérémy sèche ses larmes, il trouve que le père de son ami conduit trop vite et se demande s’il voit les passants qui traversent. Cet homme l’a toujours intimidé avec ses poignées de mains fermes et ses yeux bleu acier qui cherchent la rigueur en tout être et qui, à cet instant précis, le fixent. Pourtant, son regard braqué et impassible conforte Jérémy. Le jeune homme décide de se confier, avec pudeur, et narre ses insécurités : « Je voudrais qu’ils meurent, ces enculés ». Le jeune homme se remet à pleurer. Bolsonaro évite une femme de peu (il ne tourne jamais la tête), klaxonne et marmonne une insulte.

« Au régiment, ils n’auraient pas tenu une journée ces petites merdes qui t’ont volé. J’étais dans l’armée moi, on me surnommait Hercule, car personne ne pouvait me battre au bras de fer. Rentre dans les forces gamins, ça forme un homme à en devenir un. » dit Bolsonaro l’air fier, satisfait. Sans son portable, Jérémy ne sait pas quoi regarder, alors il fixe ses cuisses d’un air vague. « Lève la tête! Les petits noirs qui t’ont braqué là tout à l’heure, la prochaine fois, tu m’appelles et on s’en occupe… Pourquoi tu dis rien ? Tu veux que ça recommence ? Te mets pas à pleurer, t’es pas une tapette quand même. Ces criminels de pacotilles, je les dévore au petit-déjeuner. Ce sont des fainéants assistés par l’état. Il faut qu’ils meurent ces merdeux, hein ? »  « Oui » chuchote le gamin d’un regard bas. Jérémy pense à ce jeune homme au visage sale et puant qui lui a collé la tête contre le trottoir tout à l’heure, puis à sa mère qui le console en lui caressant le front, en répétant que la violence ne fait qu’engendrer la violence et que ce n’est pas leur faute, à ces pauvres gens, que ce n’est que la conséquence des inégalités.

« Tu sais mon petit, on est gouverné par des hypocrites aux soi-disants bons sentiments, des fainéants qui volent notre argent tandis que nous, les braves gens, on travaille pour se faire dépouiller par des mécréants. Il faut arrêter de trouver des excuses et nettoyer cette vermine de notre pays. » Quoique surpris par la virulence des propos, Jérémy se sent rassuré par la présence solide s’agitant à ses côtés. Bolsonaro reprend : « Ils veulent qu’on se taise, en nous coupant les couilles… On n’a même plus le droit de se défendre. Ils veulent nous dénaturer, faire de nous des tapettes sans valeurs, sans famille, des gauchos, des féministes… Tiens regarde dans la boite à gant. » L’adolescent en sort un coup-de-poing américain. « C’est cadeau petit, tu peux te défendre maintenant. Rétablir l’ordre. »

Jérémy est rentré chez lui, il a rapidement salué son père qui, avachi sur le canapé, fait défiler son fil d’actualité Facebook, l’air penaud tout recroquevillé dans sa chemise encore boutonnée. Le contraste avec Jair est marquant. L’adolescent rentre dans sa chambre et joue avec le poing américain. Il se sent plus fort qu’avant, plus courageux, il se regarde dans le miroir  et s’imagine en train de frapper ces merdeux. Il entend leurs mâchoires se briser et respire leurs sangs qui coule en souillant le pavé en face de l’arrêt de bus. Il repense à Jair, sa force et son assurance. Jérémy se dit qu’il aurait aimé avoir un père comme ça.

Moi, je me balade tranquillement à vélo, tandis qu’un fils de pute manque de m’écraser en grillant la priorité dans son vieux pick-up tout pourri, je crie : « Et la priorité, enculé de ta mère ! ». À l’intersection suivante, le pick-up percute une jeune femme portant un sac de course sur lequel est écrit « Il n’y a pas de planète B ». Jair sort de son pick-up et beugle sur le corps disloqué. Je sors mon portable pour filmer la scène, alors qu’un déséquilibré au visage sali vient mettre un coup de couteau au chauffard qui s’avère être Bolsonaro. Il avouera plus tard avoir accompli un message de dieu.

Le lendemain, Jérémy attend le bus en regardant la vidéo de Bolsonaro qui se fait poignarder. Fou de rage, il la partage dans un groupe WhatsApp en commentant : « Encore un père de famille qui se fait agresser… À nous de supprimer les assassins ! »

Jair Bolsonaro a survécu. Jérémy vote pour lui.

Ely Kligerman

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