Rouge Nordestin — Sixtine

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Arrogance, Jair Bolsonaro, Sixtine

Je tiens pour vérité ce triomphe de l’ignorance.
Ce jour de grande agitation sous l’œil rogue d’Amado, poète: le baril électoral s’est fendu; les cités explosent avec ces fous qui fulminent: ils sortent des flammes et certains portent déjà le drapeau à peine pardonné, d’autres jubilent avec puissance; les crevés glissent au fil du décompte. À travers le sertão partout le feu. Les flammes viennent laper les dernières ombres de la cage de Lula, l’ancien timonier devenu Ixion de ses propres impostures. On dénonce, on ramène les braises en foule dans les villages et les quartiers, on suit un beato à la harangue de feu. Voilà que le coup d’état va quelconque à travers les régions. Aux cordelettes des petites annonces se suspendent pamphlets réactionnaires, brûlots, des langues cassées qui retrouvent vertu et assurance, à se pencher pour cracher sur le pavé des places haine et crime. Droit sur la terre brûlante ce capitaine d’été, la bible dans une main et la lame dans l’autre, a livré au pays la vanité d’un sursis possible. Le séducteur à petit motif les a bien compris, ces grandes âmes, fazendeiro et cangaceiro, il y a une dictature à se souvenir tout en prenant les ruines de son esprit pour des palais. Autrefois leurs mulatas fictives les raisonnaient de croire qu’ils n’avaient qu’à jeter des prières au soleil, l’air était bon. Et puis on a coupé la langue à Diadorim lui qui avait bien remporté les despotes et les injures, le bègue au bon mot, toutes les batailles, arraché qu’il est aujourd’hui à la liberté, empoigné par des mains sales qui se dressent, les cheveux hérissés, les yeux sombres: il y a quelque chose qui hallucine. Maintenant, ils sépareront Tohu de Bohu mais peut-on les croire? Ils resteront placides, à flancher dans le Tohu du Bohu d’aujourd’hui. Le peuple cligne alors dans sa nuit profonde, bringuebalant leurs dessous, en haillons, sans la moindre lucidité du mal qu’ils font. Ils sont partis battre la colère, tous brûlés par le chaos.
La junte est une chose féroce: et qu’il aime cette sauvagerie impeccable, cette promesse de foudres, de noms à rayer, voilà surtout ce qui jadis avait estomaqué le bon petit Bolsomito. Comment cela se fit, quelles figures hasardeuses cela prit pour s’installer, il n’est pas sorcier de le deviner: l’image de maréchaux n’en finissant pas de bondir ou de tomber, la haute armée et le petit couteau, dans une légende rapaillée; le nom de Contre-Révolution; les on-dit héroïques qui n’en sont plus, où des képis décidés prennent l’élan énorme de cuirassiers, et debout dans le soir l’athéisme de ceux-ci, le drapeau écarlate de ceux-là, l’un à côté de l’autre, frissonnants: le souvenir des accablements de Lula, en qui peut-être aussi un prince des foudres, aux mèches blanches, règne; des brochures, l’apparition d’agents de la CIA égarés qui avaient eu leur heure de principat entre deux réunions secrètes, Olìmpo Mourão Filho, et peut-être les autres, les Brutus emballés de 64, les avocats extatiques qu’il prenait pour des militaires comme lui. Et il y eut bien sûr son propre mythe, la vallée de Ribeira, la traque de Carlos Lamarca en bambin, Cavalão, le succès de son costume gris. C’est qu’il les inspire, lui à la voix creuse et amère, lui qui a chuté dans la torpeur de ne plus rien craindre, eux, ravis comme béotiens, quelconques devant le bon sens. L’indulgence s’est emparée d’eux; de leurs bouches s’échappent tous les anathèmes et tous les meurtres: le Noir doit être tué.
Comme ils déambulent dans la fureur imitant les cris des bêtes, rustres, piétinant ces fleurs de rhétorique qui ont répondu à leur salut, ces aveugles, ces aigrefins de la fange des rues, vivats et huées indociles, vivats sur la peine des châtiments, huées sur le motif des pauvres, et d’un coup clair dans leur foule, à en tirer de hautes fascinations pour la brutalité, ce bestiaire de notre temps qu’il fait fonce en avant comme un monstre, renifle, grogne, déguste puis s’enfonce jusque dans le recès de sa propre idiotie. Le peuple se met à beugler contre le système et le pouvoir fait semblant de tout comprendre.
La Vérité se place ainsi là où il ne fallait pas, l’un de ceux-là l’a bien vue, l’attrape et la cogne, les autres arrivent avec des poings qu’ils enfoncent jusqu’à la gorge: ils prennent le pavillon national pour embaumer son visage, il l’étouffe à mort; ils la tournent dans tous les sens, l’étranglent avec colère, les ongles dans sa peau noire, haïe et mauvaise, la vie révulsée. Comme un forçat soulève ballots et fardeaux, ils l’emportent, le corps plaqué contre les solitudes et les fausses promesses du ciel. Les étoiles de la Croix du Sud sont en sang, une peur s’éteint dans un hurlement sourd. La mâchoire se disloque, les yeux exorbités. Jetée sans vie aux pieds du Fils du Ciel qui voit et qui se tait, le drapeau recouvrant sa face, la Vérité Noire garde silence; ils s’en vont, incertains, dans la gueule de la nuit.
Que le Brésil, pays de carnaval, est devenu une immense plaque de cendres sur laquelle sont posées des centaines et des centaines de méprisants. Les têtes semblent coupées net au couperet, seules, tournées vers les mensonges. On voit dans leurs yeux la terreur comme une flamme blanche. La confrontation n’est plus à l’infini, non, on se bat contre son étranger: chez soi bien chez soi, cet étranger à sang chaud, loin du réel et si proche du fantasme. Que la raison soit un adversaire à combattre, que la liberté ne soit rien, cela va de soi, ici.

Sixtine

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