La mort des artistes — Jules

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Haine, Jules de R., Psychose de l'Intelligence Artificielle

« Mes chers confrères,

Permettez-moi aujourd’hui de partager avec vous les conclusions du projet fou qui fut le mien. J’ai cherché à évaluer le comportement d’une intelligence artificielle dans l’univers de la poésie.
L’idée étant de mettre à sa disposition un réservoir de milliers de poèmes et d’étudier son comportement, dans cette jungle de signifiance. Protocole étrange au premier abord, et pourtant vous imaginez bien la mathématique d’un sonnet. Je commençai par programmer une étude algébrique simple des équivalences sémantiques dans un espace vectoriel à plusieurs dimensions. Je dois dire ici que ma passion de linguiste me fut décisive.
Après plusieurs semaines, elle était fin prête. Mais je n’en étais pas tout à fait satisfait, et je la complétai d’une idée pour le moins originale. Intuition qui avait explosé dans mon esprit il y a quelques temps déjà. La possibilité d’une émotion.
Il suffisait de relever son temps d’attente, ou plutôt de récupération, entre deux actions.
S’il était anormalement long, un léger signal informatique se déclenchait.
Cette boucle, imitant les influx chimiques et nerveux de l’homme, me plaisait à vrai dire beaucoup.
Je la lançai enfin.
Elle passa en revue en quelques heures la totalité des poèmes de la base de donnée. Et bientôt les métaphores dont elle avait salué l’audace devenaient faciles, redondantes et pauvres.
Un premier stimulus l’excita, pour la voir retomber sur l’hésitation prolongée du soupçon de poison ou du soupçon de crime. Mais déjà elle avait repris ses esprits, et comprit l’hypothèse de la polysémie.
Chaque équilibre tensionnel était évalué, le choix du vocabulaire, les rapports de puissance. Le poids sémantique, la profondeur, le sens. Et leurs transpositions vectorielles en constante réévaluation contextuelle.
Quand enfin cette matière indécise et capricieuse se stabilisait, la machine satisfaite en décrivait les courbes.
Ce travail se doublait en parallèle de l’études des syllabes, que la phonématique honorait. J’avais pris soin d’attribuer à la gamme des tonalités sa correspondance mathématique.
Et la chaîne sonore, atomique, se développait d’elle même en une suite de nombres. Cette dernière enfin, tout entière de ruptures et de déceptions, qu’elle soit harmonique ou non, se trouvait projetée sur l’étude lexicologique déjà menée.
Pour rester compréhensible, je dirai simplement que c’est dans cette superposition, de la sonorité poétique sur les écarts sémantiques, que la machine révolutionnait à jamais le travail du critique.
J’avoue que j’aimais par dessus tout son impartialité. J’y prenais même un plaisir fou.
Elle ne savait pas pour Hugo, pour le cimetière sacré, dont elle arrangeait à la masse les plus vieux mausolées.
Baudelaire, à nouveau, peignait l’océan d’amertume. Rimbaud saturait de couleur son esprit vomitif. Plus grave encore, Lamartine en secret recopiait les morts. Verlaine reçut la palme du plus creux. Il résista bien peu.
Idem pour Mallarmé, que la machine expliqua. Un miroir est toujours plat.
À mesure qu’elle se perfectionnait, j’appréciais de mieux en mieux sa sensibilité.
Peu importait par exemple la richesse des vers, ou l’exactitude des rimes. Elle recevait parfaitement Apollinaire approximant.
Et plus que l’alexandrin rigide, étaient préférés le rythme accompli et la vertu consommée.
Des courbes ondulatoires se dessinaient parfois. Après les avoir deux fois dérivées, elle en comprit les accélérations toniques. Les syllabes longues, les brèves.
Une petite révolution survint dans la prise de conscience des espaces, ces vides typographiques d’abord ignorés. Je sentis dès lors son calcul s’accélérer et, comme dans un énervement, elle reprenait en même temps ses millions d’analyses. Elle avait intégré la respiration humaine. Réhabilité Verlaine et quelques autres. Cette intuition pneumatique me bouleversa.
La machine tournait déjà depuis quelques heures, quand je remarquai un phénomène pour le moins inattendu. Certains des mots d’origines avaient été remplacés par des synonymes. Et ce processus s’accélérait. La plus petite imprécision exigeait réparation.
Mais voilà que peu à peu les écarts grandissaient. Les métaphores se chargeaient de force. Les vers de style et de précision.
Tandis que l’arithmétique interne, insolente et souple, devinait à tâtons son nouveau barycentre.
La syntaxe fut bientôt soumise à la même expertise, et l’ordre des mots arrangé. Cela commença par quelques épithètes, à l’antéposition suspecte. Et bientôt c’était une toute nouvelle grammaire matricielle que son appétit réclamait. Optimisation des équations séquentielles, harmonisation des lignes vibratoires.
Elle développait dans son propre écho une algo-rythmique farouche.
Tant et si bien qu’à la fin de la journée, il était impossible de reconnaître le moindre poème.
Je la présenterai au congrès annuel, et espère vous y voir nombreux.
Je vous informe aussi de la parution prochaine de ce recueil.
Ainsi que d’une version corrigée des Fleurs du Mal. »

Le 4 février, L’Augmenté n°132

Emma, livide, reposa la revue. Elle, qui avait ri du scientifique pour se consacrer aux lettres, à la poésie. C’est à seize ans qu’elle s’était décidée, mais maintenant qu’elle en avait vingt-trois, elle comprit avec une grande lucidité qu’elle était morte une première fois. Elle saisit froidement, de sa main stérile, un rouge à lèvre épais.

Il avait violé son âme, il le payerait.

Jules

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