#Immortels — Ely

2 commentaires
Ely Kligerman, Psychose de l'Intelligence Artificielle, Songerie

Tout enfant, j’écoutais par ma fenêtre entrouverte les adultes discuter une chaude nuit d’été. Je fixais la lumière du jardin, venant contraster l’obscurité dans laquelle le reste de ma chambre était aspirée. Je me tournais dans mon lit, tandis que la marque du dernier baiser de maman s’estompait de ma joue. Subitement, je me sentis seul et pensai à mon grand-père. Cela faisait une semaine qu’il était décédé et cette idée m’obsédait. Le souvenir de son souffle tiède emplissait mes narines, son visage tombant et séché apparaissait déjà comme une image lointaine et douloureuse. Je me demandai « Où peut-il bien être ? » Mais rien ne me vint. Il ne m’était désormais qu’une absence divaguant au fond d’un souvenir. En apprenant son décès, une vive boule s’était formée dans mon ventre et ce soir-là d’un éclair elle explosa. Une tension spasmodique se diffusa dans mon corps. Mes ongles s’enfoncèrent dans mon sommier et je mordis mon oreiller. Toujours Rien ! Incapable de créer une image pour l’après, tout le cycle défilait cruellement : avant je n’étais rien, aujourd’hui je suis enfant, demain je serais adulte et après… De nouveau je serai rien. Je ne serai plus là, tout simplement. Ce n’était pas tant le décès de mon grand-père qui m’attristait finalement, mais le reflet de ma seule certitude. Entravé dans l’absurde injustice de ma condition, je poussais mon imagination, que le néant s’éclaircisse en raison. Mais, encore une fois je n’y vis rien et plus je forçais mon esprit, plus il se crispait. Au comble de la tension, mes noeuds s’humidifièrent et des larmes vinrent couler sur mon oreiller. Je décidai alors d’aller chercher maman dans le jardin, pour me consoler le long de ses joues. Mon oncle remarqua : « Il dort pas le petit à cette heure-là ». Je leur expliquais que j’étais triste car grand-père était mort. Ils me regardèrent d’un air confiant et me dirent de ne pas me faire de mouron, et d’attendre demain pour comprendre. Je revins dans mon lit, tout excité et incapable de fermer l’oeil. Après avoir élaboré quelques théories sur la surprise de demain, mes pensées divaguèrent sur la conversation que j’avais eu la veille avec ma grande-tante Julie. Elle m’avait assuré qu’il était normal de pleurer un mort. Mais, qu’il ne fallait pas se faire de souci, car son frère avait été bon, et que l’homme bon va au paradis, un lieu exempt de souffrance. Elle ajouta d’un air bon : « on le retrouvera tous là-bas mon chéri ». Julie me parlait souvent de Dieu, comme quoi il était là pour nous et que toujours, je pouvais me confier à lui. J’aimais cette idée de faire confiance à Dieu, qui me guidait de l’obscurité à la lumière. Il répondait à beaucoup de questions !  

Cependant, Maman me répétait souvent que la pauvre Julie perdait la tête, que Dieu était mort il y a bien longtemps et que plus personne n’y croyait.

Le lendemain, maman me fit porter une chemise blanche et notre voiture nous amena devant un rectangle vitré d’une dizaine d’étages. L’établissement s’appelait « #Immortels ». De par la fenêtre de la voiture, je vis toute la famille qui nous attendait dans l’ombre de l’édifice. Seule ma grand-tante Julie était absente, folle et croyante elle avait choisi d’organiser un enterrement ce jour-là, malgré le refus du reste de ses proches.

Une femme vint à nous et se présenta comme notre hôtesse pour la journée, elle avait un petit foulard de soie noué autour du cou et une impeccable queue de cheval. Elle nous fit traverser de larges couloirs blancs et s’arrêta devant une porte sur laquelle était inscrit « Julien Menahière » C’est le nom de mon grand-père. D’un élégant sourire elle nous recommanda de nous préparer à ce qui allait suivre, puis elle ouvrit la porte. Je crus rêver. J’étais dans le salon de mon grand-père, et au milieu de la pièce se trouvait mon grand-père. Immobile, il avait l’air beaucoup plus jeune. Il portait des New Balance, un jean UNIQLO et une chemise Zara, exactement comme sur ses anciennes photos Instagram ! La femme marmonna dans une oreillette « Allumez-le ». On entendit une note de piano similaire au son de l’ouverture de mon téléphone, et aussitôt grand-père s’anima. Toute la famille applaudit et vint le saluer. Impeccable dans son petit tailleur, l’hôtesse nous dit : « J’espère que vous être content de le retrouver. Julien Menahière, papa ou grand-père a été ressuscité grâce aux informations collectées sur lui durant sa vie. Ses fils d’actualités, discussions, messages, photos et vidéos ont été décortiqués par des algorithmes pour vous rendre votre parent plus vrai que nature. N’hésitez pas à nous demander, si il y a quoique ce soit que vous souhaitez changer dans sa personnalité ou même dans son allure. Par ailleurs, nous vous laisserons savoir quand des mises à jours seront disponibles. Vous pouvez désormais interagir et parler avec M. Menahière à l’âge de 40 ans et ce, pour toujours ! Je vous laisse désormais en profiter. ». Grand-père se tourna vers nous, prit son téléphone et dit : « Alors la famille, on se fait un selfie ? ». Grand-père déplia son selfie-stick et toute la famille se regroupa dans le cadre. Nous sommes restés là tout l’après-midi, à discuter et à se montrer des vidéos, comme on le faisait autrefois. J’étais ravi de voir grand-père, en plus il était beaucoup plus drôle à 40 ans qu’avant sa mort. Je me dis qu’il y avait du bon dans la mort. Parfois, grand-père s’arrêtait de parler pour nous recommander d’acheter quelque chose : « Emma (le nom de ma mère), tu devrais lui acheter le nouvel iPhone au petit, ils sont à -30 % sur Amazon en ce moment. Regarde, tu peux l’acheter directement à partir de mon téléphone, il te suffit de cliquer ici. »

Plus tard, nous nous sommes tous réunis chez mon oncle, pour célébrer la résurrection de grand-père. Ma grande-tante Julie était venue directement de l’enterrement, auquel elle avait assisté seule. Nous étions tous très heureux de notre journée. L’Instagram de ma mère connut un succès fou suite au Live avec mon grand-père (#Immortel). Nous étions fou de joie d’avoir retrouvé grand-père, et nous avions surtout vu miroiter le reflet de notre propre immortalité. Ma grande-tante faisait exception, elle encore pleurait la mort de son frère.
Je vins m’asseoir sur ses genoux pour lui demander pourquoi elle n’était pas venu voir grand-père, elle me répondit qu’elle ne pouvait pas car elle l’avait enseveli, sous la terre.

Ely Kligerman

2 thoughts on “#Immortels — Ely”

  1. Pingback: #2 | Vues et Revue

  2. Pingback: #3 | Vues et Revue

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.