Prométhée sans feu — Eckhart

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Arrogance, Eckhart Nuars, Psychose de l'Intelligence Artificielle

Donc : deux espèces pour un trône. Que restera-t-il de l’un si l’autre triomphe ? Une bataille se profile et mettra, nous dit-on déjà, indubitablement fin à l’embryonnaire cohabitation.

La psychose de l’intelligence artificielle, 25 novembre – Arrogance, Eckhart Nuars.

Nommons cette intelligence artificielle d’un nom masculin, sérieux mais idiot ; car il est agréable d’humaniser son ennemi, aussi risible soit-il — surtout lorsque la promesse de sa défaite gît dans son désir d’être, de se faire, aussi homme que l’homme qui l’affronte. Car c’est cet hubris mimétique qui finalement perdra cette imprimante diabolisée. La beauté sommeille dans le mécanisme, pas dans le résultat. Nommons aussi son opposant, le Prométhée castré et tremblant que l’on interpellera par un nom héroïque, mais d’un héroïsme défloré. Polarisons le discours, extrapolons les forces ; le blanc faisceau de l’arrogance n’est diffracté que lorsqu’il porte sur une goutte de pluie, pas sur le nuage qui l’a pleurée. Et pourquoi ne pas opposer un homme péniblement humain à une femme dont l’artificiel n’appelle qu’à la lubricité ? Parce que trop des nouveaux héphaïstos s’enroulent dans l’aveuglement lascif de faire concourir à son essence – objet, dès ses premiers pas, de fascination humaine – sa forme, en féminisant systématiquement son apparence  (pensons juste à la douce voix de Scarlett Johansson dans Her, aux troublantes courbes d’Ava dans Ex Machina, ou à la photo d’identité adjointe au passeport saoudien de Sophia) : elle est donc objet de désir pour l’oeil et la conscience du masculin, surtout.

La psychose ressemble à une jalousie pensée par l’inconscient.

C’est le désir de l’enfant maladivement colérique, au sang anémié par le temps du monde — ce monde qui le somme d’être un “grand”, qui le presse d’être une “femme”, un “homme” —, le bambin n’ayant plus ni voix ni yeux, mais dont le coeur bat encore dans le nôtre. Et cette petite pompe parfois s’emporte, nous faisant confondre véridique et fallacieux ; nous prêterions alors à la “menace” forces et charmes qui, pour elle, n’en seraient même pas : sachons, pour calmer ce germe de diable, lui dire sur un ton de bienveillance érotique, sur un ton de mère aimante, que le supérieur ne doit pas tuer l’inférieur, mais l’aimer. L’aimer. Nous ne pourrons répondre à cette liturgie de balancelle, humains, trop humains que nous sommes, qu’en prenant l’une ou l’autre de ces deux voies : la station ou le dépassement.

Le professeur d’happy hour, croyant que de l’ivresse naît l’intelligence, nous dira que le temps presse, que la lutte se prépare, que les hommes doivent dès maintenant construire leurs remparts, véhiculer leurs postillons et armer leur animaux. Mais, une fois le temps de la représentation écoulé, une fois le glas sonné, il ira le pas pressé apprendre ses leçons, sentant sa nuque piquée par le vent froid que souffle une conscience trop longtemps feinte. Car d’une peur si tiède ne peut naître que la mièvre erreur, ou la pleutre invective. Manque à cet adulte manqué le discours qui plus d’une fois le calma, susurré d’un timbre familier, dont l’antalgique injonction à la définition est le combustible, pour comprendre que cette articulation binaire donne à la thèse manichéenne et belliqueuse plus d’attributs qu’elle n’en mérite : faire de l’affrontement le meilleur des contextes pour aimer, c’est déjà travestir l’amour, le réduire à son plus bas niveau. Si on le lui répétait en s’adressant aujourd’hui, et de la même façon qu’avant, à l’enfant qu’il fut, nul doute que sa futile agitation se tairait de respect devant l’immense vide ouvert entre ses bicéphales méandres : l’équateur devenu atlantique ne veut que la mer calme. “Nous n’avons pas besoin d’un ennemi pour aimer”, dirait le solidaire de l’illustre humanité ayant pavé la route sur laquelle il marche. Lui est apparue, cachée derrière les mots de sa mère, une idée : cette figure virginale, prononçant son psaume édulcoré penchée sur le berceau boisé de ce divin rejeton, lui laissait alors entrevoir au détour d’un déhanchement poitrinaire, d’un chiasme porté à la plus maternelle des exagérations, le thème astral de sa destinée.

Le palimpseste de notre petit tourbillon de mots est science-fictionnel, ce qui lui sied parfaitement puisque ce n’est encore pour nous qu’hallucinations eschatologiques, professées par l’inquiet de l’absurde dont les vains emportements ont été plus haut effleurés, qu’il s’agit : Stanley Kubrick, 2001: A Space Odyssey, 1968. Que nous dit cette indiscrète trame, voulant sortir de son entresol pour témoigner de la lumière qui s’engouffre par la porte qu’elle a ouverte ? L’intelligence artificielle n’est qu’une invitation à son dépassement, elle est le HAL 9000 de notre épopée vers les cieux, un panneau fléché en direction de la gésine cosmique ; les entrechocs des poussières d’étoiles-ovocytes, flottant patiemment dans l’indicible matière, et des têtards ampoulés se dandinant lascivement dans le vide sidéral : le coït stellaire, oncle des brûlants émois de l’homme voulant s’hybrider avec une mère laiteuse, sur le fil tendu d’un vaporeux tracé blanchâtre à une boule bleue de fange, ronde comme une orange.

Alors allez fondre en larmes devant un monochrome, ou rire de votre apathie devant un Raphaël. Allez vivre, amis, je vous en conjure ! Éprouvez votre humanité, et vous n’aurez rien à craindre de ceux qui la jalousent. Car les lugubres élans desquels on taxe nos adversaires d’écrous et de vis s’enferment dans leur circulaire dessein : la belle imitation de la belle nature. Mais la nature est moche, vile, imparfaite : sa laideur est la seule garante de sa propre pérennité.  

N’ayez plus peur et vivez, car votre peur créera vos monstres, pauvres prêcheurs.

Eckhart Nuars

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