Sotie — Sixtine

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Admiration, Psychose de l'Intelligence Artificielle, Sixtine

« Pour se remonter ils se faisaient des raisonnements, se prescrivaient des travaux, et retombaient vite dans une paresse plus forte, dans un découragement profond. » 

FLAUBERT, Bouvard et Pécuchet

L’Atelier des Sages se compose de peu de curiosités, cinq pupitres et un promontoire pour les expositions, une pièce qui est exiguë et suintante, si petite que l’on entend le vacarme des pages tournées: cinq sages enfermés qui compilent et écrivent sans relâche la Bibliothèque de Babel, en un seul volume.

La charpente a des reflets noirâtres, ce qui fait que, même avec la luminosité de cet écran bleu aussi énorme, il y règne une impression d’obscurité. Les murs de l’atelier sont infiniment hauts et de mesures pareilles, claustrant au centre du carré qu’ils forment ces cinq barbus, semblables différents, les mains engourdies, avec les nuances qu’on leur connaît. On découvre aux reflets des enduits, profonds et épais, ces crânes tièdes avec des cheveux parsemés. Ils lisent comme des moines, ils lisent debout, tendus, en bougeant les lèvres et fronçant le sourcil, avec cette violente façon qui ne nous est pas concevable. Au versant nord de l’Atelier il y a leur raison d’être: un écran aussi large que grandiose fait dérouler toutes sortes d’encyclopédie, de romans, de textes courts et abrupts, certains d’un temps révolu comme d’autres à venir; on peut y lire des grammaires anciennes, des langues perdues que nous ne savons pas perdues, des langues d’aujourd’hui que nous connaissons bien et des conjugaisons que nous ne reconnaissons pas comme le fugitif pour les lacunes, le présent antérieur pour la nostalgie, le presque-fait pour les choses muables et proches de l’incertain, des accords et des classes grammaticales, des langues qui découpent des poèmes infinis. Parfois les cinq sages entendent quelques phrases jetées çà et là dans l’Atelier; ils en sont à placer leurs mains, paumes écartées, derrière leurs oreilles, et à se persuader d’écouter des paroles, des sons et des voix, attendant les catarrhes de mots, la rosée sur la toison de Gédéon, les mots de gueule qui se dégèlent. Il n’en est rien à chaque fois, et inlassablement ces ravis de crèche retournent à leur copie et leurs petits objets fastueux qu’on appelle carnets. Les cinq reprennent leur écriture en boustrophédon, guidant le museau d’un bœuf et ses mouches au bout des choses qui basculent, avant de sombrer.

Ils ont la vocation d’écrivain qui guide secrètement leurs tentatives multiples, appliquées et infructueuses pour s’exercer à tous les savoirs. Quelquefois ils s’échangent des mots, aussitôt des mains se lèveront menaçantes, certains se piqueront de colère, d’autres soupireront, les pupitres aux carnets nombreux voleront en éclat, avec les feuilles, infiniment. Tout sera à refaire. L’un d’eux parlera plus haut et plus fort que les autres, on l’écoutera, on lui demandera des explications. Il pointera l’écran, l’Atelier se taira. Ainsi, continuellement, ils se disputeront puis se tairont avant de reprendre dispute et mutisme. Le plus jeune d’entre eux est plus bavard, on parle de vieilles lunes avec lui, des machines qui écrivent des poèmes, des mises à jour qui réduisent à une seule phrase des situations compliquées, de textes écrits à mesure que s’accroît Internet et entièrement générés par des robots qui continueront leur tâche; mais il sera toujours déçu parce que les textes écrits par des robots sont nuls et prévisibles, après tout. Ainsi comme les autres, il se taira et reprendra ce qui viendra.

À proximité de l’écran parfois l’un d’entre eux passe, donnant argumentaire et facéties de rhétorique, pour les persuader, montrer qu’il a raison, mais il rate encore, il rate mieux. Pendant que ces ombres chinoises planent de part et d’autre de l’Atelier, on peut voir sur l’écran d’autres textes et d’autres apparitions qui confirment l’axiome inscrit sur la marche du promontoire: SAVOIR C’EST COPIER. Quand on écoute bien les sages, on se rend compte qu’ils sont imperméables à toute connaissance, qu’il y a toujours au fond d’eux un alambic qui explose, qu’ils se dissimulent, indifférents et figés devant leur création, ce surnuméraire de leur pensée. Mais à en croire ce qui est écrit sur l’écran, c’est l’avènement d’autre chose, de plus fort. À chaque fois alors tout leur craque dans les mains.

On croit entendre souvent le siècle mugir dehors. L’un d’eux, seul, ira dire les mots tant qu’il y en aura, il les dira, il pointera alors l’écran et murmurera avant de se taire:

« Allons, copions. »

Sixtine

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