L’Année du Brésil — Quentin

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Subjectivité

Cette nouvelle année, pas plus que la précédente, n’est celle du Brésil en France, et pourtant les rues sont pavoisées de jaune et de vert, avec çà et là une touche de bleu. De jaune, comme ces gilets qui se sont répandus, pour un oui ou pour un non, contre tout et rien, et qui agitent le pays depuis plusieurs semaines maintenant ; de vert, comme ces marches pour le climat organisées par les bobos végétariens dont la légendaire impétuosité a enfin trouvé cause à sa mesure ; de bleu enfin, comme ces CRS qui ne se privent pas de matraquer provinciaux et écolos gauche-caviar leur crachant dessus, les uns au propre et les autres au figuré.

Accoudée à son balcon surplombant une rue voisine des Champs Elysées, elle observe ces clans qui s’affrontent sous les nuages de fumigènes. « C’est donc à cela que ressemblent d’authentiques beaufs », songe-t-elle en sirotant un verre de Bourgogne. Malgré l’atmosphère viciée de lacrymogènes, elle ne leur en veut pas vraiment. Elle excuserait presque certains de leurs élans, comme on absoudrait des enfants qui se chamaillent dans la cour de récréation ; et, comme pour des enfants, elle ne peut s’empêcher de s’amuser de leur anachronique court-termisme, de cette affligeante incapacité à regarder au-delà de leurs misérables préoccupations. Elle s’extasierait presque d’un si bel égoïsme et d’une telle étroitesse d’esprit, chez ceux qui « montent à la capitale », comme ils disent, beugler leurs slogans de campagnards xénophobes. Qu’importent l’extinction des espèces, la hausse du niveau des océans et les migrations climatiques, tant que ces braves gens peuvent rouler au diesel et jeter leurs mégots par terre ? Qu’importe le résultat des urnes, « C’est cela la république, hurlent-ils, la démocratie c’est le peuple, et le peuple c’est nous ! » Indubitablement. Un bien beau peuple, songe-t-elle, ces moutons prêts à suivre celui qui bêlera le plus fort, avec leur référendum d’initiative citoyenne et leurs agoras de ronds points. Et elle les imagine dans cinquante ans, ces chantres de la démocratie populaire, dans un rade bien minable, libres, libres de rester la journée durant avachis à une table poisseuse, évoquant les glorieuses journées de l’hiver 2019, leurs barricades et leurs pavés lancés contre la dictature qui poignait au nom d’une supposée « urgence climatique ». Elle les voit d’ici, ces vaillants combattants de la liberté, réajustant leur masque à gaz et leur combinaison hermétique pour se protéger de l’air corrosif et des pluies acides dans un nouvel hiver caniculaire. Elle se les figure dans cinquante ans, heureux de rouler en 4×4 ou de manger autant de viande qu’ils le souhaiteront, et elle rit en imaginant la quinte de toux qui interrompra leur verbiage et les allergies qui ne les laisseront jamais tranquilles. Mais ils ne s’en soucieront pas puisqu’ils seront déjà des vieillards. Des vieillards “libres”.

Oh, mais ceux d’en face ne sont pas mieux ! Elle les observe aussi, ces bobos imbus de leur culture, convaincus de détenir la vérité de l’histoire, persuadés que l’avenir du monde dépend de leur jardin partagé. De véritables amoureux de la nature, effrayés à l’idée de poser un orteil de l’autre côté du périphérique. D’eux aussi elle se rit, ces révolutionnaires en New Balance voulant sauver le monde entre deux séances de cinéma coréen. Eux aussi elle les toise, ces écoresponsables vaniteux dont le seul mérite est de ne pas devoir s’acheter de voiture, trop dédaigneux pour concevoir les besoins élémentaires de leurs semblables. Eux chez qui le mépris de classe a bien vite remplacé la sympathie naissante pour ces provinciaux venus défendre leur beurre et leur labeur. Car ce qu’ils désirent, eux, c’est un avenir sinople et smaragdin, un avenir vert Véronèse, dans lequel ils obéiraient scrupuleusement aux injonctions des Sages de Bensalem. Et elle les imagine à leur tour, vers le milieu du siècle, lorsque enfin ils auront imposé le bon sens et la vérité scientifique à ces imbéciles vitupérants, enfourchant de concert leur bicyclette pour se rendre à la commémoration du Jour de la Terre ; ils se hâteront le long des allées arborées où résonnera le chant des moineaux, craignant tout retard qui serait immanquablement sanctionné par les autorités. Ensemble ils iront chanter la gloire de la Planète et du Gouvernement, la gloire de la dictature éclairée qui aura si profitablement remplacé l’immonde ochlocratie qui menaçait. Ils se féliciteront d’avoir su sauver la Vie, la leur en tout cas, et fermeront consciencieusement les yeux sur la condition des parias pourrissant dans leurs campagnes nauséabondes. Enfin ils vivront dans un monde pérenne, asservi mais pérenne, et leurs enfants après eux.

Elle les toise et elle rit, depuis son balcon. Elle au moins est irréprochable, elle ne défend aucune cause, grande ou petite. En bas, dans l’arène puante de la rue, elle laisse les Jaunes ou les Verts décider ce qui primera de son environnement ou de sa liberté. Peut-être finalement est-ce bel et bien l’année du Brésil.

Quentin Wargnier

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