Le Grand Médiateur — Lilian

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Subjectivité

Isaac était un grand homme à l’allure élancée et au visage de rapace. En privé, il affirmait que le mouvement des Gilets Jaunes était superflu, empli de vacuité et d’une amertume certaine mais stérile, impuissante. « Quoi ? » lui répondait-on. Et lui de clamer : « C’est une horde incarnée, mais sans âme ».

Le Grand Médiateur et son faciès d’oiseau de proie, fidèle à lui-même, n’hésitait pas à rentrer dans le lard des Gilets Jaunes. Pour lui, un mouvement aussi désorganisé, sans leader désigné, sans idéologie commune autre qu’un « Macron, salaud, le peuple aura ta peau » ne portait aucun message digne d’intérêt. Ainsi s’exprima-t-il sur LCI.

Ses détracteurs fluorescents l’avaient pris pour cible. Sur les plateaux TV, on le cherchait, saccageant les rédactions et les régies. Dans la rue, on le traquait, au grand dam des riverains qui n’avaient aucune revendication et se sentaient oppressés par cette déferlante… de violence ? Quel sort lui réservait cette bande jaunâtre où s’entremêlaient ultras de droite et anarchistes notoires. Le clivage avait disparu, c’était le souhait d’Emmanuel Macron d’ailleurs. Qui aurait cru en 2017 que cette stratégie unirait les foules face à sa politique?

Isaac, Grand Médiateur portait une lourde responsabilité. On l’avait choisi pour une mission bien précise : devenir l’interlocuteur privilégié auprès des Gilets Jaunes pour porter le message du pouvoir à ceux qui se targuaient de représenter le peuple dans son entièreté. Opposé aux manifestants, il allait devoir s’y confronter. Élu par les Parlementaires puis confirmé par le Président, il avait pour rôle d’affronter la rancœur des Jaunes, de la comprendre et la décortiquer pour mieux la canaliser. Alors, un samedi, probablement l’acte XVIII ou XIX de la Grande Mobilisation, le compte se perdant dans la masse, il fit monter une estrade sur les Champs-Élysées : une estrade de trois mètres de haut, avec un pupitre et cinq fauteuils derrière. La foule se mouvait  au rythme lent de l’ascension du soleil sur l’artère parisienne. Une masse insondable progressait impitoyablement vers l’Aigle comme le désignaient désormais les médias. Une fois le cortège parvenu au pied de l’estrade, Isaac gagna le pupitre et prit la parole dans une atmosphère de crispation extrême.

  • « Mes chers compatriotes, l’heure du dialogue vrai et sincère est arrivé. Afin de vous entendre, je demande à cinq Gilets Jaunes de me rejoindre pour une discussion sincère, dans ces fauteuils. »

Sous les huées de l’assemblée hurlante, il désigna trois hommes et deux femmes. Ceux-ci se joignirent à lui sur l’estrade. Jonglant entre l’assemblée et le groupe de cinq individus, le Grand Médiateur écoutait les revendications de ceux assis sur les fauteuils, et apportait des réponses au peuple de France.

L’augmentation des salaires : Non catégorique. La baisse des taxes carbone : Non à vocation écologique. Le référendum sur les migrants : Non pour préserver la cohésion sociale et conserver l’intégrité du territoire français.

La foule s’embrasait au fil des réponses. On le conspuait, on le menaçait. Même les cinq représentants subissaient leur courroux, affublés du surnom de moineaux, derviches de l’Aigle Royal. Au final peu importait leur titres, car de fait, le peuple avait tranché, et allait trancher à nouveau. Des Gilets Jaunes grimpèrent sur le promontoire au pupitre, saisirent le Grand Médiateur et ses « complices » et les traînèrent le long de l’avenue parisienne, au même rythme que le chaos qui s’immisçait insidieusement dans chaque esprit. C’était une véritable Révolution Française, dans la manière plutôt que dans le fond. Face aux revendications exagérées, Isaac n’avait pas cédé. Mais ses adversaires ne feraient preuve d’aucune clémence.

Menés sous l’Arc de Triomphe, subissant les brimades, crachats et coups des individus qui les entouraient, les deux femmes et les quatre hommes comprirent le sort qu’on leur destinait. Isaac avait bien conscience de ce qui les attendait, mais il observait un tas de bois avec étonnement, pris d’un sinistre pressentiment. Néanmoins les autres, pris de panique, s’agitèrent et tentèrent de se débattre de toutes leurs forces. La guillotine était montée à la hâte sous l’arche. À défaut de leur couper les ailes, c’est de leurs chefs qu’on allait s’emparer. En hurlant, la première femme fut menée sous l’engin. La lame glissa, et la tête tomba dans le panier, sous les vivats de la foule, alors que les cris de ses quatre compagnons redoublaient d’intensité. Le tas de bois était placé non loin, mais la tête de la femme fut brandie au bout d’une pique. Les autres têtes poisseuses de sang, vinrent la rejoindre. Enfin, Isaac s’apprêtait à avancer vers la cisaille. Malheureusement, quand on le conduisit vers l’amoncellement de bûchettes qu’on couvrait d’essence, il comprit que sa mort aurait plutôt un arrière-goût médiéval.

On l’attacha à un poteau. Il s’était dit qu’il serait guillotiné comme Louis XVI à cause de son titre de Royal. Mais non, on lui réservait une mort plus lente, plus douloureuse, imbibée du fiel de chaque révolutionnaire. Car oui, c’était une Révolution qui se profilait. Les bonnets phrygiens avaient laissé place à des gilets jaunes. Alors qu’on allumait son bûcher, les flammes commencèrent à virevolter autour de ses pieds. Il entendait la foule scander : « Macron, t’es le prochain. À bientôt pour la combustion. » Isaac les discernait mal, mais il fixa son regard sur le visage d’une femme. Jamais il n’avait été la cible d’un regard aussi haineux.

La face quasi-simiesque de cette fanatique arborait une grimace hideuse : la mâchoire nouée, prête à craquer et les yeux révulsés. C’est sous ce regard pétri de rage animale qu’Isaac gagna peu à peu les rives de la mort, dans les grands crépitements du bûcher. Il s’endormait et la République avec lui.

Lilian Burnier

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