Sa majesté le moi — Fréha

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Subjectivité

“Sire, Sire !”

Le cri résonnait dans la succession de pièces en enfilade que Firmin traversait à la volée, faisant ainsi fi de ce qui avait survécu du protocole au Palais. Le chahut brisait la tension sourde qui avait elle-même succédé, il y a quelques semaines de ça, à des décennies de léthargie.

C’était baignés de cette léthargie que les courtisans de Louis XX, descendant aîné de  la branche des Bourbons et prétendant au trône de France, avaient assisté à l’éveil des Gilets Jaunes. D’abord narquois, leurs sourires se chargèrent d’empathie dès qu’il fut clair que le maître des lieux voyait dans les réfractaires autre chose qu’une simple grève. Leur cohorte, engluée dans un faux rythme entre les siècles monarchiques et les minutes Twitteresques, entreprit alors de sonder le terrain; ce qui signifiait en clair se remettre à lire la presse et réactiver les contacts roturiers admis aux rallyes. Macron était jeune et européiste, certes, mais le duc de Bourbon avait senti en le voyant déambuler devant l’absurde pyramide du Louvre une fascination du transcendant. Les Gilets Jaunes quant à eux souffraient bien sûr de la désincarnation de l’Etat; il était de coutume dans la famille de se gausser des principes du pouvoir républicain, aussi vides de sève que ses dépositaires successifs le sont de charisme. Il fut appuyé par ses conseillers, dont l’acuité consistait à lui faire comprendre combien ses avis étaient lumineux. Leur obséquiosité se révéla si rigoureuse qu’elle finît par payer : le duc s’imaginait tenir l’avenir du pays. Ses rêves voyaient la République acculée à la barre sous le doigt brandi par le peuple français et dans la robe du juge : sa majesté le moi. Une féérie si pleine que les conseillers eux-mêmes dédiaient certaines prières silencieuses à la bonne santé de la veulerie royale.

Et les premiers jours, en effet, le duc lanterna.

Il caressa l’idée de s’opposer au pouvoir en place, mais répugnait à l’idée de prendre la tête d’un mouvement aussi erratique. Face aux Gilets Jaunes, le duc se prenait presque à regretter la bonhomie des vrais paysans, campés entre le Ciel et la terre à écouter les jours passer et les arbres pousser. D’autant qu’une vidéo partagée par Eugénie sa fille montrait un excité tentant de décapiter un polichinelle affublé d’un masque Macron à l’aide d’une guillotine fantoche. Bien que goguenard face à la gaucherie du badaud, il sentait que l’imagerie de la scène échappait aux “codes” de l’appel d’un peuple à son monarque. Mais ce n’était pas le peuple qui le demandait, c’était la France.

Soutenir le gouvernement et in fine, la République était absurde. Le temps avait effacé le sang et la colère des rancunes politiques, mais Louis sentait peser sur ses manoeuvres plus que le poids de son propre destin. A certaines heures du jour où la lumière tremble, il lui semblait que son esprit décelait un regard sombre et curieux le fixant depuis le creux des temps, celui des rois que les Bourbons furent. Ce regard s’accompagnait la nuit de souffles, comme de conseils qu’il ne parvenait pas à distinguer. Il comprenait toutefois qu’il lui fallait rétablir la seule égalité qui valût à ses yeux, bien loin de celles que scandaient les manifestants ébahis : celle de sa lignée face à l’Histoire. Il lui fallait pour revendiquer son destin rétablir la Couronne et retrouver le trône.

Soutenu de loin par ses Conseillers en tous ses Conseils Louis a alors manigancé. Voilà qui ne fait honneur ni à son blason, ni à la fonction qu’il comptait exercer, me diriez-vous. Vous auriez raison d’ailleurs, mais voilà la nature de Louis : il manigance. Et il s’en tire plutôt bien, figurez-vous. Après des tractations cachées avec des Gilets Jaunes influents sur Facebook, un Conseiller lui fournit les coordonnées d’Eric Drouet. S’il était un type d’homme que le prétendant au trône de France savait dompter, c’était bien l’intrigant : Drouet en était le parfait spécimen. Couvant une ambition dévorante, Drouet louvoyait sans peine parmi les sphères de ses congénères, mais il comptait bien le déraciner, en l’invitant au Palais, lui faire comprendre qu’il quittait ses rond-points lugubres. Plonger Drouet dans le faste d’un bâtiment royal, c’était lui faire sentir le poids de la France plurimillénaire et le mettre devant un choix dont Louis XX savait l’issue : le chef des Gilets Jaunes pouvait provoquer la Restauration et présider au destin du royaume redressé ou bien s’opposer au duc et maintenir la France dans l’obscurité médiocratique. Louis XX ne doutait pas que le choix de Drouet fût le bon.

Sûr du concours du chef des réfractaires, le prétendant au trône décida de remuer les eaux du côté de l’Elysée. Après quelques jours de pourparlers, Alexis Kohler, le “meilleur d’entre nous” façon années 2000, accorda au duc de Bourbon une visite incognito du Président pour rencontrer Drouet loin des médias, dans l’isolement princier. Ainsi hôte du rendez-vous qui déciderait du futur immédiat de la France, il ne restait au duc qu’à placer le Président face à ses lacunes. Lui bénéficiait de plus que quelques bulletins glissés à la hâte dans des urnes un samedi de fin d’hiver. M. Macron était un homme sage. Il s’effacerait.

A ce stade, les Conseillers n’en revenaient pas.Ils s’en voulaient de n’avoir pas cru en Louis XX. Ils s’en voulaient car ils avaient oublié ce qui avait construit la gloire de sa famille, cette force silencieuse et obscure qui s’était tapie dans l’ombre d’une généalogie déracinée. Ils avaient oublié qu’ils ne conseillaient pas qu’un noble à la dérive, mais bien le fils de France. Dans ce bureau presque exigu, ils voyaient ressurgir l’évidence d’un roi et comprenaient que ce qui mouvait le duc n’avait rien de l’ambition vulgaire d’un homme mais tenait de la réponse d’une destinée à l’appel d’un pays.

“Sire, sire, M. le Président et M. Drouet sont dans l’antichambre.”

“Me voilà” fit le roi.

Fréha

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