Héraklion Express — Paul

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Paul Guillot, Songerie, Violence contre les LGBT

La violence commande aux fondations des mythes.

J’en veux pour preuve les émasculations successives des Dieux Ouranos par son fils Cronos et Cronos par son fils Zeus ; qui sont les divinités respectives du Ciel, des Titans, et du Ciel encore une fois.

Zeus grandit en Crète – à ce que l’on raconte il aurait été nourri par une chèvre, caché au fond d’une grotte. Quel curieux pays que celui qui accueille les jeunes années du Dieu des Dieux ! Tenez, je vous propose d’y faire un saut, quelques siècles avant Jésus-Christ, quand le peuple crétois à l’instar des cités d’Athènes et de Thèbes faisait figure d’exemple. .

Ainsi vous voilà en Crète, entouré par les murs de la cité d’Héraklion. Vous déambulez quelques minutes, mais le soleil de juin n’épargne rien sur cette île de la méditerranée : il fait chaud et vous suez. Héraklion est une ville portuaire où la mer est faite de milliers d’yeux bleus. Maintenant que vous atteignez aux abords de celle-ci, vous rafraîchissez votre nuque à pleine main, vous trempez vos cheveux, d’un bout d’étoffe faites un bandeau que vous nouez à votre front, puis vous reprenez votre route.

Plus loin, au détour d’une avenue principale, vous croisez un homme d’allure certaine : c’est un aristocrate. Il porte une tunique blanche et ses yeux mêlent le bleu de la mer au gris de son sel. Intrigué, vous le prenez en filature – après-tout vous n’avez pas mieux à faire, et vous ne connaissez pas la cité. Il marche comme l’on marchait il y a 2500 ans ; c’est-à-dire qu’il marche comme vous et moi. Néanmoins il est plus leste que vous ne l’êtes, il risque de vous échapper à ce rythme. Par chance Acace, car il porte ce nom, est attendu. Vous le suivez jusqu’à cette maison bâtie dans le style délien, où dans la cour l’attendent trois garçons de quinze ans, pas plus.

Adossés aux colonnes du péristyle, les trois adolescents vous paraissent anxieux. Acace, sans autre forme d’introduction, engage la discussion.

–         Ah ! enfin je vous trouve, j’ai à vous parler de votre ami, Thémistocle.

–         Acace, répond le plus jeune des trois, que nous vaut ton temps d’ordinaire si précieux ? N’as-tu pas mieux à faire en tant que cavalier de la cité ? Quelque stratégie à peaufiner ? Quelque cheval à dresser ?

–       Laisse mes chevaux en dehors de ça, il sont mieux dressés que tu ne le seras jamais. Je dois vous parler de Thémistocle, rétorque Acace, impérieux.

–         Et en quel honneur ? demandent d’un même geste les six yeux des trois garçons.

–         En l’honneur de son rapt imminent ! se réjouit Acace.

Vous ne comprenez pas tout ; d’abord leur façon d’interagir vous paraît étrange, l’écart d’âge aussi, vingt au moins ; et puis ce Thémistocle, qui est-il ? Et cette histoire de rapt ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Vous avez un mauvais pressentiment.

Acace reprend son chemin, vous le suivez. Le ciel descend et recouvre la terre ; le soleil s’anéantit et on dirait qu’il pénètre dans la mer ; la nuit tombe. À la faveur de la lune, maintenant que vous êtes seul et qu’Acace est endormi, des pans de lumière laiteuse illunent la maison de ce dernier. Comme celle où, plus tôt, vous avez vu les trois garçons, la sienne répartit six pièces obscures, campées trois par trois de chaque côté du péristyle. L’architecture altière, la finition des marbres, dénotent avec subtilité l’aristocratie d’Acace ; quant aux gravures où hennissent de superbes chevaux, elles suggèrent l’appartenance à la branche équestre de sa caste. L’homme qui habite cette bâtisse est un homme plein de luxure ; lubrique cavalier Hérakliote, il chevauche pour l’honneur et le respect des lois de sa cité. Citoyen exemplaire il vit avec une femme, une femme qui lui donna un fils.

À côté de la maison : une écurie construite en planche ; vous l’apercevez. Vous vous précipitez à l’intérieur et là, sur un rebord jonché de fétus de paille, vous vous endormez.

Vous dormez pendant trois jours. Vous faites d’horribles cauchemars.

Lorsque vous vous réveillez, vous n’avez qu’une seule idée en tête : interrompre le rapt de Thémistocle ! Il vous faut entraver les plans d’Acace, s’y opposer, les tenir en échecs ! Il vous faut empêcher un viol ; comment laisser passer cela ?! Non, vous ne pouvez pas. Mais déjà la réalité vous rattrape : où est Acace ? où êtes-vous ? est-ce trop tard ? mais où vit donc ce diable de Thémistocle ?

Une main en appui sur le mur, vous quittez lentement l’écurie. Au même moment, alors que vous jetez un regard inquisiteur sur la maison de votre hôte, vous apercevez une silhouette à contre-jour passer : sa démarche trahit Acace ; rebelote, vous le suivez.

Une vingtaine de minutes plus tard, Acace et vous arrivez en avant de ce que vous pensez avec raison être le foyer de Thémistocle. Les trois adolescents sont là ; le père et la mère sur le seuil de leur demeure attendent inquiets ; et puis, d’une beauté si rare que Zeus lui-même, un jour, s’éprit d’un mortel qui l’arborait, Thémistocle : éromène splendide ! joyau sans pareil ! céleste éphèbe ! Vous même êtes sous le charme ; il vous inspire des visions olympiques.

Soudain, ainsi que Zeus fondit sur Ganymède, Acace bondit au cou de Thémistocle. Il l’enserre avec autorité. Thémistocle crie, sa voix vous étonne ; vous pensez que ce jeune homme fût créé pour le seul plaisir des yeux.

Le père s’est approché ; sans véritable espoir de succès, il tente un coup : il manque ; la mère, elle, s’est jetée à terre et s’accroche à Acace en le tenant par un bout de son chiton : son ravisseur la dégage d’un coup de pied en pleine bouche ; ça gicle ; vous craquez.

Vous saisissez une pierre, surgissez, et assénez tout votre bras, votre main et la pierre au visage d’Acace : il tombe, il saigne, inconscient.

Mais à peine avez-vous le temps de savourer votre victoire sur ce qu’il faut bien appeler, selon vos termes, un pédophile, que déjà les trois adolescents, le père et la mère vous rouent d’horions pour punir l’outrage sans nom que vous avez commis.

Mais ne vous tancez point, vous qui lisez ces lignes. Vous ne pouviez pas savoir, c’est pourquoi je vous l’écris. Voyez-vous, en Crète, il y a deux mille cinq cents ans, la pédérastie était instituée et source de prestige pour celui qui « reçoit ». Ainsi le prestige d’Alexandre Le Grand lorsqu’il « reçut » de la part d’Aristote en une giclée tout son savoir.

De plus, il est surprenant d’apprendre que le rapt était un rite de passage, une cérémonie donc. Et la famille et les amis se devaient de jouer la comédie, de vouloir retenir l’éphèbe, d’agir en somme selon la coutume, car le passage à l’âge adulte est une rupture pleine de violence ; en secourant Thémistocle, c’est son avenir que vous condamniez.

Paul Guillot

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