Sans trop savoir pourquoi — Matteo

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Haine, Matteo Veca, Violence contre les LGBT

Le paquet de Pringles s’écrase sous le poids des pieds de Marc quand le réveil disperse ses rêves.

Il est 23h et les pétales d’apéro tapissent le parquet de sa chambre. Marc est fatigué d’avoir trop dormi et c’est bien normal. À part rien branler depuis 3 mois, il ne sait plus quoi faire. Le taff ? Rien d’intéressant et pas assez payé. En plus en ce moment ça sert à rien d’y penser, avec ce qui se trimballe sur les champs ça donne pas envie de s’y plonger.
Non, Marc n’a rien de mieux à faire que de rien faire. Effectivement ça le tend un peu de ne pas se sentir utile, surtout que ce soir c’est vendredi et il aurait bien aimé se défouler sur la piste du week-end. Dehors dans la rue, place de Clicli, les travelos squattent les trottoirs, ça crache un peu partout pour sentir  qu’on est bien vivant. Marc a la haine de croiser ces  »p’tites pédales qui salissent les rues ». Chez lui tout doit être raccord. Un homme, une femme, fin de l’histoire. Quoique… deux femmes ensemble c’est bandant, deux hommes qui se touchent c’est dégueulasse. Faut pas déconner non plus. Ça paraît normal maintenant de croiser ces tantouzes. Le quartier de Marc s’est fait une nouvelle gueule, les camés ont lâché la place aux sex-shops. On sent un avant-goût de Pigalle, ça pue déjà le poppers et le toucher rectal.
Pourtant, il reste bien quelques bars qui résistent encore et toujours à l’envahisseur. Marc aurait adoré s’offrir une p’tite mousse mais c’est la fin du mois et le début des choix : faut manger ce soir, pas assez pour boire.

En passant devant les fêtards et les haleines de liqueurs qui lui squattent le pif, Marc ferme le poing et crispe les dents. C’est franchement la merde de pas pouvoir s’offrir un peu de bonheur de temps en temps.
L’arabe du coin est toujours ouvert. En scred c’est un noich et ça fait plaisir de le voir à l’oeuvre celui-là. Au moins un sur qui on peut compter. Le wrap au poulet à 4,90, ça fait mal mais c’est le prix à payer quand on est déréglé et qu’on veut tej la faim à cette heure-ci.
Au travers des rayons blancs du store, Marc ausculte la clientèle et s’attarde sur les deux gamins qui se tiennent le bras. Des mots doux, quelques caresses, juste assez pour se rendre compte qu’à 19 ou 20 ans les deux mômes ne savent pas quoi boire mais savent pleinement quelle est leur orientation sexuelle.
Aussi jeune. Bordel, on aura tout vu.
À leur âge, Marc voyait les homos uniquement aux infos. On parlait de Sida sur les panneaux des manifestations, Act Up toussa toussa. Il y avait même une actrice qui avait embrassé un séropo sur la bouche pour montrer qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur. Ça, Marc s’en souvient bien, il avait bien les boules de voir une daronne aussi bonne offrir ses lèvres à un loubard comme ça. Maintenant c’est assez chelou, dès qu’on fait un film sur les homos ça gagne un prix à Cannes mais à côté on leur casse la gueule dans les rues. Et ouais, Marc se renseigne. Il a son mot à dire lui aussi. Il se voit déjà sur le comptoir de Touche Pas à Mon Poste. Là-bas, il serait le king. Entre les seins de Nabilla et la gueule de con de Naulleau, il mettrait tout le monde d’accord : “Putain de société qui boit la tasse, moi je vais être franc : ça me dégoûte les pd, mais de là à en faire des macchabées sur le bord du caniveau, c’est n’imp !”. Ça serait la classe mais en attendant, faut racler la poche de son futal à la pêche aux centimes pour payer son casse-dalle.

Il pleut des cordes sur Paname, le vent souffle à balle. Tant pis pour le dwitch, il sera dégusté sur l’aqua-boulevard. Le plastique du wrap n’a pas vraiment duré contre les canines de Marc, le reste non plus. Le paprika, l’oignon, l’jaune d’oeuf, la tomate décongelée, tout y est passé.

Sans rien attendre de la vie et le bide moyennement satisfait, Marc tombe sur 4 mecs qui croquent l’ennui en emmerdant le p’tit couple de tout à l’heure. La ruelle est parfaite pour agir incognito et c’est sans suspense que l’on entend Bon alors les pédales, qui veut se faire démolir en premier.

Marc veut pas jouer les héros, dans la vraie vie ce sont eux qui se font terminer. Pourtant, il reste aux aguets, position karaté kid dans la street en attendant de savoir comment va se dérouler l’embuscade.
La tatane que reçoit le premier jeune dans les chicots clarifie bien la situation, va falloir mettre les mains dans le cambouis. Dis donc les pouilleux, vous avez rien de mieux à branler que de casser les cojones aux deux petits.
La phrase est lancée, les 4 tocards se retournent, Marc est sur le ring maintenant.
Téma l’autre avec sa tronche à la Vincent Dedienne, toi aussi t’aimes la bite ça se voit !
La situation devient merdique. Aux yeux des mercenaires Marc fait partie des détestables. Les solutions diplomatiques  semblent assez inadaptées.
J’veux pas de problème, on part tous de notre téco et on oublie ça.
Manque de pot, c’est pas l’ONU. Dans ce genre de bail, rien ne se négocie. Le groupe se précipite sur Marc, c’est le 14 juillet sur sa gueule. La première balayette lui déglingue les jambes, une fois à terre les coups de pied fusent, un poing américain fait même son entrée.
Les 6 premières claques sont les plus terribles, après le corps ne ressent plus la douleur. La violence anesthésie Marc, ça convulse dans tous les sens et la lumière du monde frémit.
Les agresseurs déguerpissent, marre de bousiller un morceau de viande, ça va finir pas tâcher les pompes.
À moitié foutu, Marc dégueule ses tripes.

Monsieur, monsieur bougez pas on va chercher de l’aide !

Tiens, c’est déjà terminé. Ils sont sympas les mioches de pas me laisser calciner comme ça

La spirale s’amorce. Avant de plonger dans le coma la dernière pensée de Marc est pour son paquet de Pringles à peine entamé. Il aurait mieux fait de l’éclater au calme ce soir-là.

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