Superbe de Landoor — Sixtine

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Arrogance, Sixtine, Violence contre les LGBT

L’année 2018. Les derniers matins d’été. Mademoiselle Landoor, vieille de soixante-six ans, est allongée. Peut-être la pluie aujourd’hui. Il y a trente-trois ans qu’elle est femme, justement femme. On entend les pies noires qui poussent des plaintes, le passage des autobus, les nuages se croisent voilà qu’un chemin d’or tombe sur un toit de la 44ème, le drapée blanc du baldaquin, les cheveux ébouriffés et la frange d’argent de Mademoiselle Landoor, nue. Elle pose. Elle fixe l’objectif et le plafond d’un regard de glace, les yeux mi-clos sous ses paupières claires, striées de fines veinules. La face solitaire, dans la lumière réveillée du levant, la maigreur céleste, les rides taillées au tesson de Job, les oreilles qui montent bien haut, la lèvre rigoureuse et parfaite, le front couronné de cheveux très blancs, frisés, embroussaillés comme ceux d’un enfant au réveil, Mademoiselle Landoor pose avec les stigmates.

Un peu moins ou un peu plus de trente ans femme: vingt-huit ans pour la transition, toute une vie de claustration. Rien n’existe pour lui faire pièce ou la cogner, hormis le temps qui passe. Ce visage net, tranchant, presque dur, le regard de glace, l’illusion du feu sous la glace, elle est reine. Landoor, on le sait, a deux corps: un corps éternel, imaginaire, que l’on brigue et sacre, et qu’on appelle arbitrairement Shikhandi, Hermaphrodite, Landoor, Salmacis, Orlando ou Salmacis, Landoor, Hermaphrodite, Orlando mais qui est le même corps immortel incarné dans du hasard biologique; et un autre corps fini, débué, relatif, l’atavique, qui s’appelle seulement et carcéralement Landoor et les stigmates, le souvenir des petits poings d’écolier, de mégots brûlés à la sortie des classes que l’on pilonne sur la gueule comme le feu du Chant IX que l’on plonge dans l’onde glacée, les premières couches et le dégoût, dynastique; et dans la prison de ce nom elle est homme en 2018 devant l’objectif d’Olivia Bee, new-yorkaise, photographe — photographe polytrope, qui lui a demandé de s’allonger pour donner au portrait qu’elle va en faire un air de Redon ou de Rossetti, un grand air de songe.

Sa façon de s’habiller révèle ces manières libres, du New York des années 80, du temps où Mademoiselle Landoor et New York étaient jeunes, un déshabillé de popeline blanche, l’échancrure bayante, les seins s’écartant dans l’étoffe, les poils noirs tout autour de son sexe dressé. Le baldaquin d’ébène s’élève, garni de coussins de plumes, tous de la même couleur et recouverts d’un voile clair; c’est là que la reine elle-même repose ses membres alanguis, en fumant devant l’objectif docile. Olivia Bee, polytrope, a pour manie de photographier les corps glorieux, c’est-à-dire, par grand artifice, ruse et technique, de tirer le portrait de deux corps du sexe, l’apparition simultanée du corps Désir et de son incarnation primitive, l’énergie du déchaîné et la soumission puritaine de jadis. Sur la même image.

Tout cela Mademoiselle Landoor le sait, parce que c’est la primeur de l’imagination — et parce qu’elle est reine. Elle sait aussi qu’avec elle, pour elle cette opération magique est plus facile que pour Landoor douze ans, car à la différence de Landoor douze ans elle est belle: belle comme une brioche maudite, les balafres de la soumission et l’ardeur de ces signes princiers; et comble de luxe, la frange blanche, la vieillesse et son lot, le look Sontag. Elle sait que pour elle c’est trop facile, et qu’on ne peut guère prendre la photo de la soumission sans qu’apparaisse au même moment le portrait du songe, le sommeil en personne, avec, bien visibles autour de l’œil de glace et des grandes oreilles, les lotus bleus au point d’éclore, les roses sous les grandes serres, et, dans un coin, visible ou pas, les roseaux des marais.

Ce visage androgyne se dédouble avec des hiéroglyphes, comme une glose d’ailleurs, mystique et solitaire, à qui sait comprendre la raison des bœufs plaintifs, les géorgiques, tous ces face-à-faces sur le motif du chant premier, les saisons à labourer, l’hérédité de la terreur des dieux, les lendemains qui peu à peu se révèlent être autre chose qu’un lendemain de cuite, mais de même ivresse, de ce même face-à-face avec l’idée sonore de vivre. Seulement survit l’arrogance de son corps, juste, dans la superbe de tout âge: apaisée par la vieillesse, combattante et magnifique. Elle tend la main, elle prend et allume une Chesterfield longue, 100’s, elle se la met au coin des lèvres comme Seberg, comme Schneider, elle se fout du monde, elle a la clef des songes, le papyrus de Dervini, elle se dérobe et s’enfuit, recule plus loin, le ciel bascule et la nuit surgit: Landoor murmurante nous fixe droit. On aurait cru que l’aurore aussi l’avait entendu; elle rougit et pourtant le jour ne se lève pas plus tard que d’habitude. Olivia Bee est prête. Elle déclenche. Les deux corps du jour apparaissent.

Sixtine

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