Fiction sur l’homophobie dans le football amateur — Ely

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Admiration, Ely Kligerman, Violence contre les LGBT

C’est un dimanche comme les autres, dans la petite ville de Bourg-en-Brière qui, comme son nom l’indique, résonne le rose pâle de ses pavillons. La télévision gronde derrière les rideaux de dentelles dont les motifs sont imprégnés d’une lourde odeur, celle du ragoût continuellement cuisiné par une femme dodue et courte sur patte, aux lunettes rectangulaires et au tablier sans une tache. À quelques coins de rue, lorsque l’on dépasse la pharmacie, la boulangerie, l’Église et la mairie, en face du Super U, il y a le stade municipal. Celui-ci, grésille la bonne ambiance de ses speakers mal réglés et transpire la bedaine fière de son franc-parler.  

L’équipe sénior du FC Bourg-en-Brière a gagné à domicile contre le Marmauton FC sur le score de 3 à 1. Il est toujours bon pour le moral de nos 357 habitants de gagner à la maison. Bref, c’est la fête dans le vestiaire ! Jérôme, défenseur droit depuis ses 14 ans, lance un timide « Hip hip hip ? ». Son visage anguleux regarde à droite, puis à gauche, personne ne l’a entendu. Mais son regard incertain, toujours prêt à acquiescer avec l’opinion en face de lui, se raconte que peu importe, qu’il a essayé et que c’est déjà bien. Alors qu’il retire ses protège-tibias et se met à nu, il se dit qu’il se sent sacrément bien dans les vestiaires, avec l’équipe. Il enfile ses claquettes et saute sous la douche. L’eau chaude vient lui envelopper le visage, tandis que la buée vient embrumer les fenêtres.

Marc est gardien de but et capitaine de l’équipe, il a de grosses mains poilues et aujourd’hui, il parle encore plus fort que d’habitude car il a arrêté un penalty. Le héros du jour entre dans les douches, met une claque sur les fesses de Jérôme et s’écrit : « On leur a mise comme il fallait à Marmauton. » Alors que la vapeur s’intensifie, il dit à son arrière droit : « Hey Gégé dis, passe moi ton savon, j’ai oublié le mien à la maison. » D’une hésitation inhabituelle pour deux copains, Jérôme s’avance pour le lui donner et Marc pour le saisir. Résulte de cette incompréhension, la main de Jérôme qui glisse mollement sur le bas-ventre de son capitaine, puis remonte, anxieuse et traînante jusqu’à sa bedaine. Dans un même temps, Jérôme a courbé le dos et levé ses yeux ronds de dominés, ses yeux prêts à se faire humilier. Marc se met à crier « Il y a Gégé qui veut me toucher la bite ». Tout le vestiaire s’esclaffe en entendant l’intonation goguenarde de leur gardien de but. Jérôme sent une vague de honte lui couvrir le visage et une pointe d’excitation lui nouer le ventre. Il profite de la dispersion pour se tourner vers le mur. « Pourquoi tu me montres ton cul Gégé ? » s’amuse Marc, avant de lui dire « Bon, tu me retrouves au bar », en n’oubliant pas de lui mettre une claque sur les fesses, en signe d’affection.

Au bar du stade, l’équipe est au complet, Guillaume, le milieu gauche montre des photos de sa nouvelle Peugeot, avec l’option siège chauffant, Jérémy attaquant et petit jeune du groupe mime la tête du gros porc du FC Marmauton lorsqu’il a pris un petit pont, Jean le remplaçant salive ouvertement sur le décolleté de la nouvelle vendeuse de son magasin et Yves, le défenseur central, raconte l’histoire de sa fille qui s’est mariée à un Allemand. Jérôme, un peu étourdi par la bière d’après-match, écoute les discussions fuser sans trop se lancer. Un bon défenseur droit, en somme.

L’ambiance chaleureuse s’estompe subitement alors que Jonathan, neveu de Marc et ex-espoir footballistique de Bourg-en-Brière rentre dans le bar. Adolescent, il avait une sacrée patte gauche et puis on a appris qu’il avait « sucé une tantouze du village voisin ». Cela porta le déshonneur sur les rouge et jaunes du FC Bourg-en-Brière qui ne s’en sont jamais vraiment remis. Cela fait deux ans que Jonathan a fui son village natal et il a ce matin conduit depuis la ville pour tenter de se réconcilier avec sa famille. Jonathan avance vers Marc et lui tend la main d’un air sincère, en le complimentant sur son penalty arrêté. Marc reste muet, immobile, il ne peut même pas regarder la main tendue de ce qu’il considérait autrefois, comme la main de son neveu. Cette histoire a bouleversé Marc, lui qui répète à qui veut l’entendre : « Tu sais bien que j’ai rien contre les pédés, mais Jonathan… Je le considérais comme mon propre fils, tu comprends. » Pour Marc, son neveu a tué, en suicidant sa propre virilité, comme la fin d’une lignée d’hommes forts. De plus, il était couvert de honte devant toute l’équipe. Il est vrai que chaque joueur sénior du FC Bourg-en-Brière a dit à un moment ou à un autre : « Quand j’imagine qu’il s’est changé dans le même vestiaire que mon fils pendant tant d’années… »

Un silence pesant s’installe dans le bar, tandis que leur capitaine désobligé frotte son crâne dégarni de ses mains bouffies. Guillaume, le milieu gauche fait défiler des photos de sa Peugeot sur son téléphone, le petit jeune qui joue en attaque compte les 7 coupes posées au-dessus du bar, Jean le pharmacien regarde les photos des équipes 1973 accrochées au mur et Yves fixe le grésillement du carré faisant office de télé, retransmettant un Ajax-Barcelone des années 1980.

Jérôme s’attriste profondément de voir son capitaine comme ça. D’ordinaire si sûr de lui et enjoué, il est désormais muet, tout penaud et recroquevillé dans sa bedaine. L’importante carrure de son gardien de but semble désormais fragile et vulnérable. Cette image lui est insoutenable. C’est alors que se produit ce qui sera l’un des grands événements de sa vie. Pris de rage, Jérôme lance son verre à la tronche du neveu homosexuel, en lui disant qu’il n’est pas le bienvenu ici, dans cette terre d’hommes qui se douchent en confiance, qu’il fait honte au village et qu’il devrait aller se faire enfiler par des gens comme lui, à la ville. Toute l’équipe le regarde, abasourdie. C’est la première fois qu’il s’énerve depuis toutes ces années. Le neveu Jonathan, n’a pas bougé d’un centimètre, avec toujours cette même main tendue vers son oncle. Il semble terrifié par Jérôme qui le défie du regard, d’un air presque conquérant. Subitement, tout le monde se met à rire et à applaudir. On entend même des « Il les porte ses couilles le Gégé quand il veut ». Et tandis que le neveu sort du bar, notre défenseur droit au comble de sa gloire rajoute : « Allez du vent ! File, la tarlouze, avant que je t’encule ».

Le visage dégouliant la confiance, Jérôme passe les vitesses de son Scénic et tapote sur le volant, en sifflotant son CD de Gérald de Palmas. Pour la première fois, il a montré son vrai visage, il se dit que ça pourrait être lui le capitaine de l’équipe. En levant le frein à main d’un ton revanchard il grommelle : « Il ne savait pas à qui il avait à faire ce petit pédé ». Jérôme sort de sa voiture et regarde son pavillon en respirant l’épaisse odeur de ragoût fumant au travers des rideaux de dentelles, qui valsent lentement sous les infos du midi. Sa grosse femme aux cheveux courts a entendu la voiture et vient lui ouvrir la porte. À table, Jérôme avale un rectangle de viande sauce marron, tandis qu’il se reproduit la scène du bar dans ses détails les plus savoureux. Il était dominant, fort, rien n’aurait pu l’atteindre dans l’éclat de sa virilité. Puis, il ouvre un yaourt et se met à penser à son gardien de but, à la silhouette de son torse dans la vapeur opaque des douches, à ses mains fortes et certaines, au contact de sa peau humide…

Ely Kligerman

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