La vie de Lucien V. — Nagui

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Fessée, Haine, Nagui, Subjectivité

1

Il s’était encore fait casser la gueule. Il aurait pu être heureux ce jour là, il avait reçu un sacré relevé de notes. Trop pur ou trop con, il ne faisait pas le lien entre sa douleur et la douceur de l’institutrice. On ne comprend que trop tard la pitié contenue dans chaque gentillesse. A peine était-il rentré que sa mère lui tomba dessus.

– Et ton lit, crétin ?
– Je…

Et le premier coup était parti. La boule au ventre que Lucien traînait avec lui sur le chemin du retour s’étiolait à mesure que sa mère se déchaînait sur lui. Il s’en remémorait la cause. Elle prenait garde à ne pas lui toucher le visage ; son dos et ses fesses, réceptacles idéaux, suffisaient à son bonheur. Et la démonstration de force prit fin.

Il venait de commencer un Gaston quand sa mère réapparut. Elle le regardait avec un sentiment mêlé de pitié et d’incompréhension. Qui pouvait bien être ce type là ? Cette merde, se disait-elle, est bien sortie de ma chatte. Sa chatte à elle, Marie Vivès.

Elle lui caressa les cheveux doucement, par acquit de conscience, par fantasme d’être mère. Une vraie, comme dans ces sitcoms à la con qu’elle regardait sans cesse. Plus il grandissait, plus elle voulait le voir disparaître, regrettant presque d’avoir opéré l’éloignement du père.

– Tu sais, lui dit-elle, moi ça me ferait plaisir d’avoir un week-end pour moi. Les autres peuvent compter sur le père. À C’est ma décision, ils ont parlé des enfants maltraités et crois-moi, tu en as de la chance. Je ne sais pas pourquoi je suis si indulgente.

Il lui aurait bien demandé sa définition du mot indulgence mais, pour sûr, elle n’aurait su répondre. Il se rappelait l’avoir entendu deux ans auparavant. La mère et l’enfant se trouvaient chez une amie : Karine. Profitant que le père fut allé chercher du tabac, elle montra une photo de sa fille tuméfiée.

– Comment peux-tu accepter, lui avait demandé Marie ?

Karine s’était mise à pleurer et était tombée dans ses bras. Dans la voiture, le silence avait pris fin par ce mot : indulgence. Il était déjà question de ne plus en faire preuve.

2

Bon élève, Lucien traversa sa scolarité sans encombres. Les professeurs voyaient en lui un garçon brillant. Quand son nom était évoqué, ils se plaisaient à rappeler le caractère exceptionnel de ses résultats.

– Il a l’air assez triste et à l’écart, tout de même, avait tenté la prof de Math.

Les profs s’étaient rendus à l’évidence : tenter quelque chose était vain, et, non, franchement, plutôt crever que d’être entendus par des flics, des psys, des assistantes sociales. Leur temps libre était leur bien le plus précieux, celui pour lequel ils acceptaient l’humiliation quotidienne.

Sous la douche, Lucien regardait les ecchymoses ornant ses jambes. Il essayait de se souvenir de chacune d’elles. Sa mère avait eu longtemps l’exclusivité de son corps. Le tabassant comme un père baise sa fille. Pour se venger, pour essayer de l’aimer. Son pyjama enfilé, il passa au salon pour récupérer le Fluide Glacial qu’il avait laissé sur la table. Un homme était assis, là.

C’était le dirlo. Il blaguait et ses mots d’esprit étaient aussi gras que lui. Lucien s’aperçut vite que sa mère était sous le charme. Cela était très déplaisant.

Lucien avait envie de dégueuler, il vit sa mère s’essuyer les yeux. Le directeur essayait de la faire parler. Elle explosa.

– Enlève le haut de ton pyjama, Lucien ! Montre-lui !
– Mais Ma…

Marie se leva et lui arracha brusquement le t-shirt usé qui lui servait de pyjama.

– Vous voyez ?
– Allez dans votre chambre, Lucien. Je vais m’entretenir seul à seule avec votre mère.

Quand il entendit la porte claquer, il était déjà bien tard. Il avait entendu des rires et, bon Dieu, il se demandait ce qu’ils pouvaient se dire.

Ce fut la dernière nuit avant la bifurcation. Lucien avait ressassé son dégoût, sa haine et tout le reste. Pour la première fois, il avait songé à se foutre en l’air. Mais il n’avait aucune idée de la façon dont il fallait s’y prendre. Curieux, il se demandait surtout si une jeunesse pouvait se résumer à ça.

Au matin, Marie l’attendait, elle désirait l’accompagner. Il n’essaya pas de l’en dissuader ; il n’avait pas le goût des causes perdues. Elle l’avait planté deux rues plus loins et s’était dirigée vers la pharmacie où elle acheta des pilules contraceptives.

3

Les deux premières heures de la journée furent semblables aux autres, à ceci près que Lucien n’écoutait rien, perdu dans ses pensées. Les rires du dirlo et de sa mère résonnaient encore.

L’heure de la récré sonna. Un type rodait près de lui. Il savait que les emmerdes commençaient. Il s’installa sous le préau, et espérait bien mettre ces quinze minutes au profit du dernier Titeuf. Alors qu’il passait à côté des toilettes, il reçut un coup sur le derrière du crâne et un coup de pied dans les jambes pour l’avertir, paradoxalement, de se dépêcher.

Ils étaient cinq à l’attendre. Un premier sortit sa bite et le força à le sucer. Mimétisme dans l’horreur, tous l’imitèrent. Quand Lucien eut fini avec le dernier, il pensa que c’était terminé, qu’il allait enfin pouvoir dégueuler. Il se fit enfiler pendant une heure.

Quand il sortit du collège, il aperçut sa tante. Il ne savait pas ce qu’elle foutait là. Et il n’avait pas besoin d’elle ; il avait compris, déjà, que personne ne pourrait plus rien pour lui. Il la suivit, c’est tout. Elle fouilla ses poches et annonça à Lucien qu’il fallait d’abord passer chez lui. Elle avait oublié son téléphone.

4

Lucien vit sa mère se faire défoncer par le directeur. Il la prenait sur le lave-vaisselle. Trop occupés, ils ne s’aperçurent pas de sa présence. Il entendait sa mère prononcer de bonnes insanités des familles. Une main fit son apparition et claqua violemment les fesses maternelles. Il prit le téléphone portable sur la petite table du salon et sortit. Livide.

– Tu as vu un monstre ?
– Deux.

La tante partit d’un fou rire, il était vraiment bizarre ce petit.

5

Procès de Lucien V.

L’issue de ce procès ne faisait pas de doutes. (…) Lucien V. a été condamné pour les meurtres de six femmes commis entre 2014 et 2016. (…) Après ses aveux, l’accusé s’est réfugié dans le mutisme. Au quatrième jour du procès, cependant, il se leva lorsque sa mère était à la barre, sembla vouloir dire quelque chose puis se rassit. (…) Qui peut imaginer la douleur de la mère, des victimes (…) ? Aucune morale ne vient adoucir cette histoire : celle d’un criminel odieux et froid. (…) La mère de Lucien V. a déclaré à nos confrères de RTT : « Et pourtant, j’ai tout fait pour cet enfant. ».

Nagui

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