L’homoncule et le mirliflore — Paul J.

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Fessée, Songerie

Dans une boîte de nuit proche de rien et éloignée de tout, un samedi soir s’apprête à s’enivrer. Les néons verts ont commencé à grésiller vers vingt heures. Une heure plus tard, le parking était déjà plein et la file d’attente se frayait un chemin tant bien que mal entre les Golf et les 206.

Pour passer le temps, les hommes sélectionnaient d’ores et déjà leurs « target » et les femmes leurs « no way ». Parmi eux, trois nous intéressent. Une jeune femme d’abord. Elle aurait pu être jolie si elle ne confondait pas plaire et aguicher. Qu’importe, elle fait déjà tourner les têtes et gonfler les membres.

Quelques pas devant elle, un mirliflore, costume violet et cravate rouge, cheveux plaqués et mouchoir de poche, se retourne pour lui jeter quelques regards de séducteur. Lui aussi aurait pu être élégant s’il ne confondait pas originalité et ridicule. Quelques pas derrière elle enfin, un homoncule, col de chemise relevé et tatouage de la naissance de sa mère sur le bras, reluque le postérieur de madame. Il est « chaud bouillon » comme il le dit à ses deux potes en se retournant. Eux aussi, ils sont très cons.

Nous y voilà. Ils y sont tous. La pièce est pleine à craquer et le sol colle déjà. Des basses régulières assomment un peu plus les participants. Ça gesticule. L’homoncule danse en faisant basculer son corps du pied gauche sur le pied droit. Il joue des épaules pour avoir de l’espace devant lui. C’est important pour inviter les nanas à danser.

Sauf que ce soir, il y aura peu d’élus. L’homoncule cherche la donzelle. Il danse comme un beau diable et jette brièvement un regard à ses aisselles. Ça va, il ne transpire pas encore.

Comme par réaction, le tas de corps enlacés s’ouvre alors brusquement en face de lui. C’est une mer scindée en deux et au bout il reconnaît la femme qu’il a aperçue dans la queue. Elle est magnifique. Elle a un beau décolleté. Et elle est seule. C’est un appel. Un 06 à portée de main.

L’homoncule fait un petit geste équivoque à ses deux compères. C’est leur signal pour dire : « Je m’absente, j’en ai une dans le viseur ». Les deux copains croisent les doigts comme un signe de gang américain.

L’homoncule bombe alors légèrement le torse, réajuste son col et s’avance vers la femme. Arrivé à sa hauteur, il se rend compte qu’elle n’est pas si jolie que ça. Mais elle a un beau décolleté. Elle est toujours seule, juchée sur un tabouret. Elle ne regarde pas son téléphone. Elle a l’air perdu dans ce qu’on appelle des pensées. C’est un signe, encore un.

Il passe juste à côté d’elle en la frôlant de son torse, un sourire en coin et l’oeil vif. Elle le remarque, elle le regarde. Ça y est, le contact est là. Ça sent bon. Il a le nez pour ces choses-là. Il est sur le point de lui parler, il est sur le point de la séduire quand le mirliflore se ramène.

Deux mondes se reniflent et s’observent. Le mirliflore fait un grand sourire. Il a deux cocktails à la main. Il s’adresse à l’homoncule de manière extrêmement courtoise :

–   Excuse-moi, c’est ma place. Si je peux la récupérer.

Puis il se tourne vers la jeune femme pour lui offrir l’un de ses deux cocktails en ajoutant :

–   Voilà pour vous, mademoiselle.

Elle le remercie. Ils se sourient. Elle ne regarde plus l’homoncule planté devant eux. Il a l’impression d’être swipé à gauche sur une application de rencontre. L’homoncule fronce les sourcils. Ça ne va pas se passer comme ça. Tout individu qui lui barre la route dans le chemin de son désir devient un « concurrent ». C’est ce qu’il a appris à l’ECMI, l’École de Commerce et Management Internationale qu’il a fréquentée. Depuis, pour l’homoncule, c’est « ça » la vie.

Il se rapproche alors du mirliflore. Le mirliflore paraît étonné. Il se demande pourquoi l’homoncule reste là. Il a d’ailleurs envie de lui demander : « Pourquoi restes-tu là, homoncule ? ». Mais ça, l’autre s’en fout. Il fait désormais rouler ses épaules en ne quittant pas des yeux son concurrent.

Le voilà, l’élément déclencheur : la jeune femme se met à rire. L’homoncule prend ça pour un compliment. Elle a envie qu’il y ait de la castagne. Elle se sent désirable. Le mirliflore est à présent obligé de réagir, sinon il n’est pas un homme.

Ça s’échauffe. Le mirliflore se lève de sa chaise et lui rend son regard noir.  Faites vos jeux. Les gens autour commencent à remarquer la scène. Ils se regardent. On en est presque au moment où ils vont se coller le front jusqu’à ce qu’il y en ait un qui ripe et que l’autre lui balance le premier coup. L’homoncule donne un petit coup de tête pour déclencher la bagarre. Rien ne va plus.

Le mirliflore se retire alors brusquement, contourne son adversaire et vient lui taper le gras des fesses avec la paume de sa main. Je crois que la musique s’est arrêtée au même moment pour que le monde entier entende le bruit étouffé de la fessée.

L’homoncule a ressenti une douleur confuse. Il veut répliquer pourtant il se sent paralysé comme si toute sa force l’avait quitté. Il renifle. Il cherche à comprendre. L’homoncule a l’air tout penaud. Il regarde autour de lui tous ceux qui ont assisté à la scène. Ils ont tous le même sourire qui veut dire : « Allez, ça va aller. Courage. Ce n’est rien d’autre qu’une humiliation en règle ».

Notre homoncule est à présent absent. Une coquille vide. Il pense à sa maman. Ses doux bras. Son décolleté aussi, où on pouvait poser sa tête d’enfant et être rassuré. Le monde a l’air si méchant tout d’un coup. Pourquoi ? Il renifle.

Il a un doute. Ce n’est pas l’endroit pour mais qu’est-ce qu’il en aurait envie. Et puis c’est vrai que ça lui a toujours fait du bien. Après être tombé à vélo enfant, après que Marie la première de la classe lui a dit non, après avoir appris qu’il allait redoubler. Ça a toujours été un soulagement. L’homoncule renifle une dernière fois. Puis, comme dans une bande-dessinée, deux grands jets de larmes en arc de cercle se sont mis à gicler de ses yeux.

Paul J.

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