Mme Josse — Lilian Burnier

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Euthanasie, Subjectivité

Le médecin injecta consciencieusement le produit létal dans la veine de la patiente, au niveau du coude. La fille de Mme Josse ne put retenir ses larmes alors que sa mère, atteinte de Parkinson, une maladie dégénérative, sombrait peu à peu dans l’inconscience.

Au même instant, de nombreuses instances se réunissaient de par le monde pour conspuer, mépriser et s’offusquer qu’on offre à un individu le choix de disposer de sa vie comme il l’entend. D’autres organisations, plus ou moins officielles et certainement plus rares, se félicitaient de cette avancée dans le choix entre la vie et la mort, établissant un parallèle avec la Résistance : “Plutôt mourir libre que vivre à genoux”. Traduction : “Plutôt mourir dans la dignité que vivre dans la douleur”.

Évidemment, le clergé des églises chrétiennes s’étaient réunies pour un Concile exceptionnel, organisé par le culte catholique dans une abbaye près de la frontière suisse où aurait lieu l’acte blasphématoire contraire à la parole divine. Les dogmes de l’Eglise de Rome et de celle du Patriarche de Constantinople mettait en exergue le 5ème commandement : « Tu ne tueras point”. En effet, comment refuser un don de Dieu lui-même ? Si une simple âme humaine remettait en cause les fondements de la chrétienté, d’autres portes entrouvertes menaçaient de se voir bafouer par de simples mortels. Dans la même logique, les factions anglicanes et protestantes revendiquaient le droit à la vie pour tous

Plus qu’un droit, vivre était devenu un devoir.

Les représentants des diverses communautés chrétiennes arguaient que cet acte consenti était contraire à la condition humaine, avec toute l’autorité que leur octroyait le Droit canonique. On débattait de mesures coercitives dans le cloître et on proclamait aux foules manifestant de par le monde la Sainte Parole lors des messes diffusées sur les écrans de télévision. En somme, on  prétendait à la domination totale des individus et à la privation de leur liberté.

Car après tout, qu’est-ce que le contrôle total de sa vie ? La liberté de choisir sa mort : où, quand et comment.

Les fidèles du Christ furent bientôt rejoints, à la surprise générale, par les différents courants de l’Islam, menés par des Imams paradoxalement considérés comme “progressistes”. Les différents dogmes s’unissaient pour condamner ceux qui rejetaient le cadeau qu’une hypothétique divinité leur avait octroyé avec bonté. Après tout, comment osaient-il rejeter une telle offrande ? Dieu, magnanime, leur avait fait grâce de la vie, et voilà que soudainement, on le trahissait, tel Jésus trompé par Judas. On clamait que toutes ces maudites âmes, choisissant la voie des lâches, seraient excommuniées et sombreraient dans les tréfonds de Pandémonium aux côtés des anges déchus. Israël, toujours aussi bravache, s’était joint à la Grand Messe. L’état non-laïque établissait un parallèle avec la Shoah, nonobstant le point Godwin.

On brandissait l’Evangelium vitæ écrit par le pape Jean-Paul II. De la même manière, Coran et Ancien Testament étaient prêchés par tous les adorateurs de la souffrance. Bref, toutes les religions monothéistes s’étaient dressées contre cet acte, unanimes quant à leur toute-puissance et leur volonté d’éclairer le monde en condamnant les apostats et leur vision dégradante.

Les politiques s’immisçaient dans le débat, certains pour défendre leurs idées et leurs conceptions : ils étaient rares ; mais certains pour qui la religion était au coeur de leur programme, comme Sarah Palin ou Christine Boutin, se battaient pour faire bloc face à ce que certains hommes et femmes de gauche qualifiaient d’avancées sociales.

D’autres, par intérêt, se saisissaient de « l’affaire » pour rallier plus de fidèles. Finalement, la religion était le corps et l’esprit de la droite populiste. Nicolas Dupont-Aignan s’égosillait lors de ses controversées et rares apparitions médiatiques. Seuls s’opposaient les politiciens les plus à gauche de l’échiquier politique comme Jean-Luc Mélenchon qui proposait même de modifier la Constitution Française. Entre les deux, la droite suivaient une ligne commune, traditionalistes, alors que centre et gauche plus modérée jonglaient au gré des sondages.

Enfin, la sphère scientifique s’emparait de la question bioéthique. Les médecins s’écharpaient. Les très croyants italiens, dans la continuité de leur opposition à l’avortement préféraient imposer la vie et la souffrance. Au contraire les docteurs aptes à se défaire de leurs préjugés sur le tabou de la mort subissaient l’indignation et le mépris des premiers.

Nombre de religieux, politiques et scientifiques s’associaient donc, au nom d’une autorité mystique pour les premiers, d’une soif de pouvoir immodéré pour les seconds, et enfin d’une éthique bancale pour les derniers, pour influencer avec présomption la décision d’une femme qui luttait depuis des années contre une maladie. Pire. Ils exigeaient !

Ancrés aveuglement par leurs convictions, ses factions dénonçaient les malades tentés par la mort.

Ils se plaçaient au-dessus des lois, confiants dans leur manière d’agir. Ils établissaient les lois. Mieux, ils se plaçaient au-dessus.

Un martyr, un vrai croyant, devait supporter la douleur jusqu’au trépas, sans recourir à de quelconques artifices impies.

Un citoyen devait se conformer au diktat de la société sclérosé, qui exigeait sa survie ou plutôt craignait sa mort.

Un patient devait être maintenu en vie jusqu’à l’agonie. Le médecin, réduit à une machine aux principes inébranlables ne pouvait se permettre de se laisser guider par ses sentiments.

Mais aucune place n’était laissée à la discussion, ni à l’écoute du malade, ou de ses proches si celui-ci n’était plus conscient. Il était même coutumier de diaboliser ces familles pour leur faire ressentir la honte de s’opposer à des autorités si importantes et influentes, jouant de leur renommée pour asséner des coups de boutoirs à la dignité de ces personnes.

Or l’humilité, pour le Dr. Pollet, consistait à respecter le choix de chacun. Et non à enfoncer, sans même les regarder, le clou de la honte dans le cœur des malades. S’il bravait les morales et acceptait d’éteindre les dernières étincelles de vie de ses patients, c’était parce qu’il avait mesuré dans leurs yeux la justice de son geste.

Mais ces institutions argumentant avec toute l’assurance qu’elles avaient emmagasinée durant de longues années firent céder les autorités suisses.

Trop tard.

Au même moment, Mme. Josse s’éteignait avec le sourire, un dernier regard sur sa fille qui pleurait, de soulagement ou de douleur, qu’importe à vrai dire, et sur son fils qui bravement la regardait dans les yeux et susurrait un « je t’aime » que sa mère n’entendit qu’à peine, alors absorbée par la mort, le soulagement et la fin de la souffrance.

Mme. Josse était morte, et s’éteignait avec elle le dédain de l’Église, la morgue de la politique conservatrice et l’orgueil des scientifiques réfractaires.

Lilian Burnier

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