Burn-Out — Parisian Poetry

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Euthanasie, Songerie, Subjectivité

André n’aura jamais redouté la mort avant que celle-ci ne s’empare de ses poumons, n’empoisonne son âme et ne noircisse ses os. Il n’aura pas songé à ce qu’il ferait le jour venu. Ce qu’il ressentirait alors. Trop de son temps avait été dédié à planifier les décès d’autrui pour réfléchir à sa propre mortalité.

« Quelle ironie », admettrait plus tard un policier présent sur la scène de crime, « quelle ironie pour un mec comme lui de finir ainsi. » Et avec un détachement remarquable, sinon avec insensibilité, il photographierait sous tous les angles possibles les deux corps calcinés. L’un assit à la table à manger. L’autre recroquevillé sur lui-même à la manière d’un enfant à naître, tenant en sa main un pied de biche.

Mais pour l’instant, André vit toujours. Et il a minutieusement planifié chaque instant de cette existence. Son appartement s’éveille avec lui, à six heures trente-deux. C’est alors que son radio-réveil lui souffle des airs de Brassens, et que l’ampoule au-dessus de lui déverse sa lumière chaude et dorée. Peu de mobiliers ont survécu au divorce. Un lit. Un miroir. Une armoire bancale. Quelques cadres nus, les photos ayant été arrachées.

Petit-déjeuner à sept heures. Un café court, deux sucrettes. L’application du Figaro est ouverte sur toutes les mauvaises nouvelles du pays.
Déjà il est sept heures trente, et le métro 1 s’engouffre avec lui dans les méandres poussiéreux de Paris. L’air y est lourd de transpiration, de tabac froid et de parfum bon marché. Il regarde les nuées de visages qui l’entourent sans les voir. À la sortie de la station se poste une mendiante aux mains fanées, implorantes, et il doit faire preuve de grands efforts pour ne pas la gratifier d’un coup de pied. La misère qu’il a à résoudre dans son cabinet lui suffit amplement.
Il ne saurait pas vous dire ce qui l’a poussé dans cette voie. Il y a, à l’autre bout de sa vie, le catéchisme du samedi matin, le lycée Charlemagne, puis sa rencontre avec Nicole, son ex-femme, à l’école de médecine, et un peu plus tard encore la légalisation de l’euthanasie. Il ne se souvient plus d’avoir voté pour ou contre au référendum.
Aucune importance. De tels détails appartiennent à un autre temps. André, vieilli par des années d’études et de travail, par les décès successifs de ses proches, par un divorce particulièrement douloureux, André voit la vie simplement comme une énième épreuve à surmonter.
À neuf heures débute sa journée au cabinet, rythmée par les trop nombreux rendez-vous les trop nombreuses histoires à pleurer. Dans ses patients l’on compte des hommes, des femmes, des adolescents comme des personnes âgées que les flots impétueux du destin ont, pour quelque raison, fait s’échouer sur son bureau du douzième arrondissement. Ils viennent se soulager de leurs maux de mortels. Sans aucune pudeur. De temps à autre André songe à les euthanasier là, sur-le-champ, de sorte qu’ils cessent de se plaindre de leur sort.
C’est à treize heures qu’entre un jeune homme habillé d’une chemise à carreaux, mal froissée mais propre. Ses cheveux blonds se dressent au-dessus de son crâne comme autant de plants de blés. André lui fait signe de prendre place sur le siège décati en face de lui.
Sa présence, remarque le médecin, emplit si peu la pièce qu’il lui suffirait de détourner le regard vers la fenêtre pour l’effacer complètement de sa mémoire. Il résiste à la tentation.

« Alors, que me vaut cette visite, monsieur… Nathanaël Jarry ? »

Il va sans dire qu’il sait déjà tout de lui. Vingt-quatre ans. Photographe. Et prometteur avec ça. Atteint d’une maladie rare, un mauvais sort le destine à bientôt perdre la vue. À connaître une vie émaillée de drames et de rêves brisés. Dans son dossier, son fragile état psychologique est relaté dans les moindres détails. Mais laisser les patients vider leur sac, avait appris André, relève aussi du champ de la médecine.

« Je ne peux pas continuer ainsi » conclut Nathanaël, et ce disant ses yeux se remplissent de larmes. Il tente de dissimuler ce signe de faiblesse en arrangeant une mèche de cheveux près de ses tempes.

André, gêné, fouille les combles de son être à la recherche de quelque remugle de compassion.
Il n’y a rien.
Tandis qu’il délivre à Nathanaël le discours de circonstance, qu’il est terriblement jeune, qu’ils ont un quota annuel de morts assistées à respecter, et qu’il finirait bien par s’habituer à cette nouvelle vie, tandis qu’il lui explique tout cela, il voit le visage humecté de larmes se défaire peu à peu.
On le dirait soudain frappé d’une fièvre. Il se met à hurler. À se tordre les doigts. À exiger que justice soit faite. Qu’on le tue sur-le-champ. Il faut que la secrétaire appelle les autorités pour que le spectacle se termine enfin. Et alors qu’on l’escorte hors du cabinet, Nathanaël hurle à l’attention du médecin qu’en définitive il finirait seul, et il le mériterait plus que quiconque. Ces paroles, André ne s’en souvient que trop bien, il les a déjà entendues. Son ex-femme les avait prononcées à l’époque. Il sent quelque chose se briser en lui.

« Et vous, cria-t-il à son tour, vous êtes un lâche, monsieur, qui cherche à mourir comme le ferait un lâche. Trouvez-vous une mort digne de ce nom et l’on en reparlera. »

Sur le chemin du retour, sa colère est telle qu’il en a mal au crâne. Et puis il y a le bruit métallique du métro. Tous ces gens, ces voix, ces mouvements et ces écrans qui l’engloutissent et lui rappellent combien il est pitoyable de n’être aimé de personne dans la ville de l’amour.
À aucun moment il ne remarque l’ombre derrière lui.

Sa demeure, insensiblement, s’est transformée en son absence. Ou peut-être y a-t-il toujours régné cette atmosphère morose ? Il allume la télévision pour faire taire le vacarme que provoque en lui sa solitude.
Il pense manger seul, ignorant bien entendu la présence de Nathanaël devant sa porte. L’homme attend. Immobile comme le malheur. Dans son sac monoprix s’entasse tout le matériel nécessaire à forcer une serrure, ainsi qu’un pied de biche et de quoi faire flamber Paris.
Il est tard maintenant, très tard, et la nuit pèse lourd sur la ville. Sur André aussi. Désespéré, il fait ce qu’il n’a jamais imaginé faire à une heure pareille : il compose le numéro de Nicole.
Chaque tonalité lui frappe le cœur comme autant de coups portés aux portes du paradis. La voix qui lui parvient enfin est plus frêle, plus distante que celle dont il a le souvenir. Il entend l’amour de sa vie et il s’étonne de ne pas savoir quoi lui dire. Il n’en aura pas besoin.

Quand Nathanaël lève son arme et qu’il voit son ombre qui, pareille à un cambouis de nature très légère, s’écoule tout autour de lui, il sait qu’il pourrait très bien l’arrêter. S’en sortir. Il n’en fait rien. Au lieu de cela, il raisonne tout haut : « Ainsi meurent les hommes. Les vrais. »

Parisian Poetry

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