Trompe-La-Mort — Laure S.

Laisser un commentaire
Euthanasie, Haine, Subjectivité

Je suis la Haine de la Mort. (Je suis né comme ça.)

La Mort me terrifie, me débecte, me fait grincer des dents, quand j’y pense parfois le soir au fond de mon lit, je hurle de l’intérieur. Et ça résonne, dans le vide. Elle paralyse ma réflexion, hante mes cauchemars, revient comme un drôle de souvenir frapper à la porte de mes angoisses. Je la hais viscéralement, au plus profond de ma trouille. C’est une apparition quotidienne, une vision d’horreur, une fièvre invisible.

Les autres. Dehors, hors de mon corps, en dehors de ma vie, je les entends, ils demandent à mourir, à faire mourir, à disparaître silencieusement, à contourner la douleur, ils pensent qu’on leur donne le choix : ils ont assez vécu, ils souffrent trop, ils gémissent, ils pleurent, ils ne peuvent plus pleurer.

Mais je n’entends pas leurs pleurs, je tourne mon visage vers une lumière différente de la leur. Je suis la Haine, et j’ai couché avec la Peur. Je suis marié, uni, attaché, rallié à sa cause, la Peur est une femme qui me comprend, me conforte dans mes cris éteints et mes croyances aveuglées. Elle est faite pour moi; son corps souple épouse le mien. Depuis que je l’ai rencontrée, nos enfants sont légions, missionnaires de la vie. Pas d’une vie précise… pas de ma vie non plus. De la vie tout court… j’y viens…

Putain, la vie ! Je vais encore m’énerver ! Salope de Mort. Le genre de femme avec qui je ne tromperais jamais la Peur. Alors oui, je peux aller voir ailleurs… avec la Violence, jolie brune, avec la Déception, charmant visage, ou encore avec la Douleur, elle est jolie aussi la Douleur. J’ai trompé la Peur avec la Douleur, une fois. Sans l’aimer mais avec beaucoup de tendresse. Puis je suis revenu vers la Peur, ma Peur, ma petite Peur à moi, sans qui finalement je ne serais rien. La Peur, c’est celle qui marche à mes côtés, m’accompagne dans toutes les grandes étapes de ma vie : c’est la Peur de ma vie.

Mais la Mort, elle, m’effraie. Elle a une beauté qui fait froid dans le dos. Elle a des cheveux jusqu’aux fesses et une grande fierté, de celles qu’on dit masculines. Elle marche droit, elle a tout prévu mais elle ne dit jamais rien, elle est égoïste, elle ne veut pas partager. Elle prend tout et elle ne donne rien. Une belle garce. Elle plait aux artistes, aux âmes torturées, à tous ces êtres bizarres. Et ça m’emmerde, ça m’emmerde infiniment qu’elle soit puissante, souveraine et incontestable. Je n’ai encore trouvé aucun argument parfait pour la contredire, alors même qu’elle ne cause pas. Alors, à la place, j’interdis, je punis, je déclame, je juge, je gueule, au nom de la morale, de la Vie avec un grand V. Et elle continue de jouer son petit jeu sournois, elle n’en a rien à foutre, elle agit sans mobile. Alors, quand des gens la choisissent, j’ai envie de leur cracher à la gueule et de leur infliger la vie. Je ne me demande jamais pourquoi ils y pensent, car aucune raison plausible n’a de valeur à mes yeux. Rien. Rien n’est bon à prendre dans le choix de l’arrêt de la Vie. Rien. Le néant. On n’a pas le droit de choisir le contraire de la vie. La Peur m’épaule bien là-dedans, je ne la remercierais jamais assez.

Face à ce type d’êtres humains absurdes, il me prend des envies orange-mécaniciennes, leur infliger le film de la vie en pleine face, encore et encore. La vie ne doit pas mourir. De toute façon la vie ne peut pas mourir, c’est antinomique, inconcevable  ahahah, impossible. Sache, petit être méprisable et stupide, que la vie te dépasse. Il faut que tu la chérisses, que tu la serres dans tes bras, mais pas pour ce qu’elle a de plus beau non, juste pour ce qu’elle représente. C’est le concept. T’es un être vivant ? Tu dois aimer la Vie. C’est comme ça. C’est dans la droite ligne des choses.

J’ai entendu un bon nombre de cons crier à la vie en invoquant la Mort. Ils disent qu’ils aiment la vie, ils pensent la vivre pleinement : ils la massacrent.

Je suis la Haine de la Mort et ça fait trois heures que la Peur devrait être rentrée. Je laisse passer la nuit… La Haine s’endort aussi parfois…

_

Aujourd’hui, la Peur est Morte. Enfin, elle a choisi la Mort et m’a laissé sur le carreau. Elle a appris hier que j’avais couché avec la Douleur. Elle est partie sans demander son reste, sans laisser de petit mot sur la table du coin, celle à côté des chiottes. Les égouts abyssaux dans lesquels je me vide tous les jours. La Peur, elle, se chiait dessus, mais cela ne me dégoûtait pas, au contraire, ça me laissait encore une supériorité sur elle. Encore. J’aime bien dominer. J’aimais, bien, dominer. Désormais, je crois qu’elle ne m’acclamera plus, elle ne se chiera plus dessus, elle ne me rassurera plus. Elle a dit oui à la Mort, ou bien la Mort lui a fait dire oui, je ne sais pas. Moi, la Haine, je double de volume, je grossis, j’augmente, je vocifère, je hurle, je suis à deux doigts de mourir de rire pour ne pas m’étrangler avec mes larmes invisibles.

Je viens de perdre le combat contre une putain protégée par je ne sais quelle force qui me dépasse. La Peur de ma vie m’a dit merde. Je crève de rage. Elle gagne encore. Elle gagne toujours. Malgré ma gueulante et mon microphone ! Ah ça ! Je gueule plus fort qu’elle ! La garce ! Elle n’est même pas prétentieuse. Elle n’est pas même aguicheuse, on dirait qu’elle connaît encore mieux les détours et les ressorts de la Vie que moi… moi qui baise les pieds de la Vie. On dirait qu’elles se parlent, toutes deux, et que je n’en sais jamais rien. Elle a un secret qui me bousille encore plus qu’elle-même. Encore des échanges de bonnes femmes… qui me dépassent.

La haine ne se meurt pas pour autant.

J’ai dit que je ne coucherai jamais avec la Mort ? J’aime trop la vie pour ça. Voilà pourquoi la haine ne doit pas mourir. La haine de la Mort peut-elle seulement mourir ? Non, je ne peux pas mourir. Comme lorsque l’on a quatre ans, et qu’il n’y a que la vie qui existe. La Mort n’est qu’une tache même pas encore rouge, une abstraction, trop pâle, et pas assez vive. J’ai encore quatre ans. J’ai encore peur. Je suis encore en vie…

La Mort, est-ce que j’y crois vraiment, de toute façon ?

Vive la haine !

Laure S.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.