Les nuits doivent s’arrêter — Matteo

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Euthanasie, Matteo Veca, Subjectivité

Se réveiller à l’agonie, le corps dans la sueur, cette vague qui vous colle à la peau.

Il n’y a qu’à respirer, on ne peut faire que ça. Le bruit des chiens au bout des chaînes traverse les stores, il existe donc quelque chose à quoi se rattacher. La vie ? Oui elle existe… Enfin c’est une question de point de vue. Tout reste une question de point de vue quand on y pense.

Allongé seul dans une obscurité corrigée par la lumière d’un couloir, c’est le cinquième réveil, si tout se passe bien il y en aura 3 autres. D’abord on se rendort et viennent les cauchemars : des voitures, une femme qui hurle, des os qui craquent. Puis la douleur, cette vieille amie qui revient mettre un peu de réalité dans vos pensées. C’est à ce moment que les gouttes commencent à couvrir le front, on veut en sortir. Les paupières sont closes mais la vision est nette. Arrive la résurrection, ce moment où tout cogne. Les odeurs de plastique et de désinfectant m’attendent sagement.

Il faut attendre dans l’ennui les premiers signes de l’aurore pour qu’enfin la dame blanche arrive.

  • Plus que 3 jours, monsieur.

Je ne réponds pas. Je ne réponds plus. Je ne parle plus à personne, mon corps s’exprime pour moi. J’ai la tête qui tombe en arrière, le ventilo du plafond fait office de constellation et les machines qui grincent sont mes seules berceuses. Du désespoir ? Vous n’avez pas idée à quel point. Mais il y en a eu du bonheur, oh ça oui ! Et si on y pense assez fort on peut légèrement ressentir le goût que ça avait. D’ailleurs, on peut même y mettre un nom : Héloïse.

Assise sur un muret, elle a les jambes suspendues dans l’air libre. Une robe blanche qui laisse son décolleté danser avec le vent et des sandales spartiates pour donner à ses pieds le goût des rayons du ciel.

Deux bracelets en or sur chacun de ses poignets, de quoi équilibrer ses longues jambes qui ne connaissent pas de fin. Elle porte des grosses lunettes de soleil ovales posées juste en dessous de sa frange blonde, minuscule frustration qui cache ses yeux bleus-gris. La fine cicatrice qu’elle avait eu le jour de sa naissance sur sa joue gauche semble m’indiquer l’unique chemin qu’il faut emprunter pour arriver jusqu’à ses lèvres. Enfin c’est comme ça que je la voyais. À chaque fois, avant de l’embrasser, je dépose sur sa joue éclaboussée un rapide effleurement, signe d’une originalité que je voulais porter à notre union.

Nous avançons dans la saveur de l’été. Héloïse a les cheveux du soleil, des mèches blondes dans une chevelure brune. Elle tient dans sa main droite un cornet de glace stracciatella et dans la gauche mon bras. Je crois qu’elle est heureuse. Nous traversons la route, je la garde contre moi, je suis son protecteur, l’ultime rempart contre les folies de l’univers.

Un camion nous fauche, notre feu était pourtant bien vert, la glace tombe.

Et puis, tout s’est accéléré. Les sirènes, les bâtiments qui défilent, les regards qui se jettent et l’inquiétude qui déferle.

Je reprends ma respiration dans la chambre 911, des perfusions, une intraveineuse et des poches d’immunoglobulines c’est officiel je suis un patient et pas n’importe lequel. Je n’ai jamais vu autant de blouses blanches. Je demande ce qui se passe, personne ne répond. Décidément la politesse n’est pas à l’ordre du jour. Je continue mes questions, personne, rien. Je crie et les visages de mes voyeurs restent inertes.

 -Bonjour Monsieur, d’après nos capteurs vous semblez nous entendre. C’est toujours assez difficile donc je vais tâcher d’être le plus direct avec vous. Vous avez été victime d’un grave accident de la route. Un camion vous a fauché vous et votre amie après que son pneu ait éclaté à la sortie d’un virage… Vous êtes aujourd’hui… tétraplégique à un stade complet dû à une lésion de votre moelle épinière. Vous subissez une absence totale de sensibilité et de motricité… De plus, vos cordes vocales ont été sectionnées… nous allons aussi devoir coudres vos paupières pour éviter le dessèchement de vos yeux. C’est un cas de force majeure… J’en suis extrêmement désolé…

Un corps qui ne bouge plus ? Est-ce encore un corps ?

Je ne peux pas le sentir, ni le voir mais je crois que je pleure…Je ne le saurai jamais.
Avant que mes yeux ne disparaissent, je fixe mon interlocuteur, ce messager de la mort, pour lui demander indirectement la seule chose qui en vaille la peine. Il me comprend.

  • Votre amie a directement succombé à l’incident.

Soumis à quelque chose qui me dépasse, je commence à m’autodétruire le même jour ou l’on me dit que je ne verrai plus Héloïse. Inutile de dire que c’est normal, sans elle je ne suis plus rien.

  • Evidemment et je dois vous en faire part… Nous ne pourrons pas vous garder très longtemps. L’hôpital ne peut se passer d’une chambre et votre cas, si spécial, mérite une attention bien plus particulière.

J’excite ma pupille, la fais voltiger dans mon œil. Je tente de dessiner des lettres avec elle. Il n’en est pas question, je ne suis pas un meuble que l’on range dans une cave.

  • Oui, il existe une autre solution souvent demandée par des personnes dont la douleur est insupportable et inapaisable, et qui considèrent pour cette raison que l’euthanasie est la seule voie qui leur reste. Il va sans dire que si vous acceptez cette solution, je dois être accompagné d’un autre confrère pour que lui aussi soit témoin de votre décision. Procédons comme ça, levez vos pupilles vers le plafond si vous acceptez.

Jamais je n’avais hissé mes pupilles aussi haut. J’aurais pu crever ma rétine si j’en avais été capable.

Le messager n’a pas chômé. En fin de journée le revoilà avec son acolyte. Il me réexplique la situation. Dans un endroit où l’on soigne les vivants, on me vend la mort facilement.

Si je comprends bien, dans 5 jours le médecin va générer tout d’abord un coma en administrant une surdose d’un sédatif ultra-puissant qui agit sur mon système nerveux central. Ensuite, ils injecteront un myorelaxant qui stoppera ma respiration (j’ai hâte). Le manque d’oxygène qui s’ensuivra dans mon cerveau provoquera alors la mort au bout de quelques minutes. Néanmoins, dans de rares cas, le décès n’aura lieu qu’après 20 minutes. Je n’ai pas peur de ça. Je vais la réussir ma mort, comptez sur moi.

Les 5 jours qui suivirent, vous les connaissez. Réveil, cauchemar. Je voltige entre le réel et l’irréel comme un funambule sur la corde d’une vie. Mes rares instants lucides, je les passe en réfléchissant à ce que je dirais à Héloïse quand je la reverrais. Tu m’as manqué ? Trop conventionnel. Je t’aime ? Vu et revu… Mon amour, je suis là ! Oui c’est bien, il y a un effet de surprise, elle ne s’y attendra pas. À moins qu’elle me scrute déjà de là-haut ? Mince, ça sera raté dans ce cas.

Le jour J est là. D’autres attendent patiemment leur anniversaire, Noël, un mariage, une fête. Moi c’est la mort que je veux déballer.

Une dame se penche sur moi: Nous allons procéder à l’intervention monsieur. Elle a les cheveux attachés, de la stabilité dans son regard mais une pointe de nervosité. Cette femme jongle avec le décès depuis longtemps. La seringue arrive. Je ne peux pas sourire, j’ai l’impression que l’infirmière le fait pour moi, c’est bouleversant.

Héloïse, attend moi : j’arrive !

Je ne sens pas l’aiguille dans ma peau. Une sorte de coton imaginaire m’enveloppe.

Je revois les écumes de la mer de mon enfance, Héloïse est sur le sable, robuste et rassurante comme d’habitude, elle marche vers moi.

De mon dernier instant, je ne préserverai que le souvenir d’une douceur.

Matteo Veca

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