Au nom des blés — Quentin

2 commentaires
Dictature écologique, Quentin Wargnier, Songerie, Subjectivité

La colonne s’avançait dans les bois et remontait vers le Nord, à l’heure où le soir allonge les ombres sur la plaine et dessine de vastes cernes derrière la moindre anfractuosité. Elle allait par des futaies, des champs et des clairières, elle longeait des forêts froides, dures et pleines, dont les hommes ne distinguaient que brièvement l’orée où les mystères chuchotaient. Le long des cavées sinueuses plongeant sous les frondaisons, ils devinaient les fougères dans les fondrières et, de place en place, la terre grasse qui affleurait dans les plis de cinabre des feuilles endormies. Sa fragrance se mêlait à celle des lichens qui cascadaient des branches, au goût du vivant sourdant des écorces écorchées. Sur les talus des tâches d’opale et d’améthyste diminuaient avec le jour : la bruyère et les achillées figuraient les astres de ce firmament de saphir.

Bientôt chaque homme n’aperçut plus dans la pénombre que le dos de celui qui le précédait et, derrière lui, dans le murmure des feuilles, le râle de celui qui le suivait. Depuis des jours maintenant ils parcouraient ces forêts paisibles, ces bois s’étiraient lorsque la brise les éveillait, faisaient craquer leurs mille doigts pointés vers le ciel. La rosée scintillait sur les feuilles dans la lumière nacrée, et chacun n’y voyait que la lueur de son châtiment. Parfois quelques gouttes tombaient, elles tintaient dans les feuillages avant de s’éteindre sur le sol dans un glas mat. Longtemps les hommes avaient peiné sur des sentiers détrempés, arrachant ainsi que des carottes leurs jambes à la boue énorme des chemins, mais désormais ils posaient leurs pieds boursouflés sur un sol resté sec à l’abris de la canopée. Derrière un chablis ils longèrent un ru qui bondissait vers le vallon, chantant entre les pierres les légendes qu’il apportait à la mer. Une bourrasque emporta des filaments de brume, poussière de rêve qui glissa entre les troncs : les nymphes du soir exploraient leur territoire.

Puis des terres cultivées succédèrent aux bois, des champs sur lesquels le jour agonisant jetait son dernier salut. Ils virent des blés dorés danser dans le crépuscule, le vent balayait les têtes blondes en rabattant leur odeur d’ambre sur les sillons brouillés, et ce pelage d’or de la terre leur inspirait une instinctive répugnance. Parfois, rarement, lorsque la douleur, l’épuisement et les gardes-chiourmes les laissaient paisibles un instant, il leur arrivait de plonger quelques années en arrière et de redevenir ce garçon qu’ils croyaient avoir oublié ; un garçon de la terre, un garçon des champs, allant les mains écartées, paumes ouvertes vers ce sol qu’eux aussi avaient vénéré. Il leur arrivait de redevenir ce garçon qui quittait le lycée au moment des moissons, qui ne parlait que des comices agricoles de son canton, un garçon comme il n’en existait plus désormais, maintenant que les travaux des champs étaient confiés aux prisonniers politiques.

La colonne remonta le champ vers une grange sur la tôle usée de laquelle se dessinait la dernière ombre des blés. Ils pénétrèrent la pénombre du préau où d’abord ils ne perçurent rien, éblouis par les ténèbres. Puis ils discernèrent la forme blafarde des outils suspendus aux poutres vermoulues, informes et effrayants dans leur immobilité suspecte : un soc, une cognée, un fléau, dans un coin un blutoir endormi. Il y avait aussi une mezzanine qui s’ouvrait sur le vide, et à l’odeur lourde d’herbe sèche qui en dégorgeait, les hommes devinèrent le foin stocké par leur soin la saison précédente. Ici régnaient la poussière, les effluves du travail et celles de la servitude. Car les champs n’étaient plus pour eux que souffrance, ils labouraient jour après jour dans l’angoisse et le désespoir, dans le repentir et le regret, comme les damnés qu’ils étaient devenus. Ils n’attendaient plus que la mort qui serait leur délivrance, eux qui avaient transgressé le Culte de la Nature, eux qui avaient osé douter de l’impérieuse nécessité environnementale. Tel était le sort des ennemis de la Terre. Demain, chargés des vétustes outils, ils reprendraient la route des champs et bientôt ils y périraient. Certes ils étaient asservis, mais le bruit de leurs chaînes demeurerait amuï par les feuilles mortes.

Quentin Wargnier

2 thoughts on “Au nom des blés — Quentin”

  1. Lilian Burnier dit :

    Très joli dans le style avec vocabulaire pointu. Les images sont frappantes et c’est fluide.

    Il y a juste « ainsi que des carottes » qui brisent un peu la beauté de la description des bois.
    C’est peut-être une façon de marquer (légèrement en amont) la transition avec ce qu’on comprend être une marche de prisonniers ?

    Beaucoup de plaisir à le lire.

    Aimé par 1 personne

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