Les fleurs de septembre – Sacha

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Arrogance, Dictature écologique, Sacha Thomas, Subjectivité

La République était vieille, le gouvernement une collection  de poupées de cire dont plus aucun Grévin ni Tussaud ne voulaient. Beaucoup de nos concitoyens s’amusaient de la morgue d’Auguste Wahl. Les femmes le trouvaient original dans ses costumes taillés sur mesure par de futurs grands de la couture éco-responsable. Six mois avant, certains de mes collègues riaient en lisant ses déclarations dans le journal Le Monde : «Nul ne connaît notre pays mieux que moi et c’est avec certitude que je vous le dis : en matière d’écologie la France épouse souvent les traits d’une grand -mère sénile. Elle se perd au coin de la rue et confond son porte-monnaie avec son étui à lunettes ».

Et puis le 14 juillet 2030, sans que nous n’y ayions jamais cru, « ça » arrive :
« Pour la première fois depuis l’invention de la bombe atomique, l’homme tient dans sa main l’avenir de l’humanité et de la planète Terre. Un avenir si lourdement menacé qu’il ne peut en aucun cas reposer sur les seules notions de responsabilité et d’ascèse individuelle. Ce qu’il faut aujourd’hui c’est agir. Pour la première fois depuis l’antiquité, un homme s’est vu confier par la République préexistante la charge de la magistrature suprême. A compter d’aujourd’hui, je deviens le guide : celui qui vous regarde, vous écoute, et vous entend. Je suis l’homme qui prend toutes les mesures utiles à faire de la France non seulement un territoire de vie, mais aussi une promesse de lendemain pour la Terre. Muni des pleins pouvoirs, je proclame La République Universelle. Le couvre-feu prend effet dans toutes les communes du pays entre 21h et 6h du matin. Après 23h, les activités mobilisant les énergies fossiles et ressources en eau sont impitoyablement condamnées. L’accès aux pollueurs invisibles (internet et GAFA) est désormais limité. La liste de vos droits et devoirs nouveaux vous sera délivrée sous 48 heures. Aucune manifestation n’est plus autorisée. Tout acte de rébellion sera sévèrement réprimé. Rendons à la planète ses couleurs et son souffle, ne la maculons pas d’un sang inutile ». C’est avec Auguste Wahl et sa litanie de menaces en guise de discours inaugural que la France se réveille, il y a deux ans. Philosophe meurtrie cherchant dans un ciel opaque la lumière qu’on vient de lui arracher, la patrie de Voltaire pleure. En l’espace d’une nuit, le pays des droits de l’homme est devenu celui des ombres assujetties. Après avoir mené les mouvements d’extrême-droite aux portes du pouvoir, avoir appelé à la révolte un peuple mourant sous les taxes, convoqué une meilleure répartition des richesses, le pays est devenu le berceau d’une révolution écrivant l’histoire d’une égalité et d’une fraternité planétaires exemplaires, mais privées de liberté.

Depuis deux ans que la R.U. gouverne la France nous, citoyens de la troisième puissance nucléaire, sommes devenus les petites souris d’un Big Brother alchimiste expérimentant  depuis sa tour végétale aux allures de jardins babyloniens un panaché de méthodes tirées des dictatures les plus frappantes. Seul pays au monde à exercer sa souveraineté sur le sol de trois continents et dans les flots de deux océans, la France n’est plus autorisée à prendre l’avion. Tenue de gorger son ventre de kérosène et de répandre le CO2 dans son sillage pour aller embrasser le ciel, maîtresse officielle d’une puissance économique éreintée par la critique,  l’aviation est une icône du passé qui malgré tous les liftings auxquels elle se soumet est jugée « trop hot » et « très peu sortable ». La belle aux artères d’aluminium attend au fond de hangars qu’un ordre de mission spécial l’autorise à fendre les nuages une dernière fois avant qu’un jeune loup de l’investissement ne vienne racheter ses ailes autrefois glorieuses.

L’écologie guide l’aménagement des villes, régule la production des denrées et l’acquisition des biens. Les unes après les autres les institutions de l’ancienne république s’éteignent et les emblèmes du capitalisme consumériste disparaissent. Des générations d’agriculteurs sont décimées par les nouvelles méthodes de culture et d’abattage. La France subit, elle inhume ses morts proprement. A Paris, un nouvel Haussmann agrandit, embellit et assainit sans relâche. Sur les quais de Seine, les amoureux ne dînent plus de sushis : ils sont les symboles d’un import trop lourd de conséquences environnementales. Désormais quand on s’aime à Paris, on mange la bouche de son amour en jardinant dans les galeries souterraines qui abritent des fermes hydroponiques alimentées par du LED ultra-puissant. Un sourire permanent dessiné sur nos lèvres pâlies, des gélules de Fer et de vitamine B12 dans nos poches, nous sommes les brebis ultra-disciplinées d’un pays qui ne consomme plus le lait, ni la viande ni la laine de l’espèce ovine. Nous faisons l’amour dans des draps de bambou, jouissons avec des préservatifs écologiques garantis vegans et sans gluten. Pendant leurs menstruations les femmes ne portent plus ni tampon ni serviette hygiénique mais garnissent leur entrejambe de cups réutilisables. La française nouvelle est un modèle : elle ne parle jamais du sang englué dans le dispositif ; elle n’éprouve jamais le dégoût et ne panique pas dans les toilettes sèches du lycée : elle pense aux magnifiques générations de bambins qui, grâce à elle, continueront de gambader au Mozambique ou au Japon.

Dans les écoles maternelles, les dessins d’araignées et de mouches ont remplacé ceux du soleil et de la mer. Tout élève du cours moyen est capable de retracer la chaîne alimentaire de la prairie et de commenter avec talent celle des océans. Nouvelle mascotte de la cour de l’école, l’hirondelle fait un tabac sur les sweat-shirts  tissés de chanvre et dans les magasins de jouets dont elle est devenue la super-star. Le Brevet des Collèges a cédé la place au C.E.R (Certificat d’Eco-Responsabilité). En 2032, qu’il étudie à Chamagny-les-Grands, Bobigny ou Toulouse, le collégien sait situer le Pendjab sur la carte du monde et reconnaître les différentes formes de cancer contractées par les cultivateurs de coton exposés aux insecticides et pesticides.  

Pour la femme effacée que je suis,  rien n’a changé, mes parents vont bien, les tomates que je trouve à la coopérative ont meilleur goût que celles que j’achetais il y a trois ans au supermarché. J’habite toujours Paris où j’enseigne l’Histoire, ou plutôt ce qu’il reste de cette discipline après révision des programmes par l’Académie Nouvelle, l’entité supposée nous « guider » dans notre mission éducative. Si nous traitons toujours le cas de la seconde guerre mondiale et développons sans problème la montée du fascisme et du nazisme, nous ne nous attardons plus guère sur les mouvements de résistance, ni les alliances avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Quand ils apprennent la définition des mots sovkhoze et  kolkhoze, certains élèves sourient ironiquement tandis que d’autres tchipent discrètement. Le chapitre que nous consacrons à l’affaiblissement des partis politiques traditionnels sous la Ve république est une peau de chagrin et les pages évoquant la révolte des Gilets Jaunes ne font aucunement mention à l’empreinte-carbone ou -eau associées aux mises à feu et saccages du mobilier urbain. Rien non plus n’apparaît sur le coût inhérent à la mobilisation des forces de police, des casernes de sapeurs-pompiers et des unités de Samu. Certains dissidents voient là un moyen de nous dissuader d’envisager un soulèvement ou de taire certaines infiltrations

Je dîne une fois par semaine avec des amis. Autour d’une croustade à la pomme de terre nous nous étonnons : comment la France a-t-elle pu devenir à la fois l’antre de la dictature et le chantre de l’écologie ? Pour nous la France c’est autre chose que cette main  qui nous courbe la nuque pour nous montrer les réalités de la déforestation, et bien autre chose que l’affaire Jao. Touché par un redressement fiscal et écologique, Jao est le premier homme condamné par la République Universelle à la « Réeducation » : venir en aide à un peuple victime d’un violent cyclone. Érigé comme modèle pendant plusieurs semaines le visage de Jao rayonnait sur les écrans du JT. On voyait qu’il n’y avait rien de feint dans l’expression de son bonheur.  Ancien footballeur de ligue 2, Jao est malheureusement décédé du choléra faute d’acheminement suffisant de chlore pour purifier l’eau. Son corps a fui beaucoup trop vite pour être sauvé. La dictature tient son premier mort. Murée dans ma discipline, j’écoute l’indignation grogner derrière les cloisons. Ma routine est bousculée par un carton que je reçois, il y a trois jours.

«  A l’occasion de son départ à la retraite, Monsieur Le Recteur de L’Académie Nouvelle est heureux de vous convier au théâtre le 18 septembre prochain. La pièce « Les Fleurs de Septembre » sera jouée dans l’enceinte de feu le lycée Henri IV, 23 rue Clovis à Paris. Présentez-vous devant l’ancien Lycée Louis Le Grand, à 18h vêtue d’un vêtement et d’un chapeau fleuri. Vous serez la Fleur qui sourd du bitume. Soyez ponctuelle, nous respecterons le couvre-feu. Ne communiquez pas sur cette invitation. “

Bastions d’un élitisme désuet, réquisitionnés par une administration désireuse d’en faire des potagers avant-gardistes, deux des trois lycées de la Montagne Sainte Geneviève sont aujourd’hui orphelins des cinq mille élèves qui les remplissaient  autrefois.

Le droit de réunion étant suspendu depuis deux ans, les spectacles devant être visés par les hautes autorités, je m’interroge sur cette invitation et me demande s’il s’agit là d’un piège. D’un autre côté, ne pas saluer Monsieur Le Recteur pourrait passer pour une provocation passible de sanction.

Alors je m’achète une robe bleue électrique sur laquelle apparaissent des brassées de fleurs et un bibi à voilette au sommet duquel je pique une rose blanche. A 18h tapantes, le cœur battant sous mon soutien gorge en microfibre eco-responsable, je me présente au 123 rue Saint Jacques. Et là, c’est le choc. Depuis la rue Saint-Jacques jusqu’à la rue Clovis, six-cent mètres de trottoir sont tendus de feutre noir et prêts à accueillir la plus grande gerbe de fleurs humaines jamais vue. Sur la façade du Lycée Louis Le Grand, Voltaire, l’ancien élève pleure des larmes de sang, Léopold Sédar Senghor porte un brassard noir sur sa tenue d’académicien et Baudelaire tente de déclamer Les fleurs du Mal un bâillon sur la bouche. Un jeune homme qui porte des claquettes cerise et un manteau de gazon synthétique m’attrape par la main et m’explique “Le Recteur est une ancienne taupe de la Montagne, il savait ce qu’il faisait en réquisitionnant les bâtiments”. Moulée dans une robe tournesol, une rousse poursuit : -”Son surnom c’était “l’arrogant”, on savait qu’il ne resterait pas les bras croisés derrière son bureau. Quatre par quatre, un enfant hirondelle dans le dos duquel apparaissent alternativement les nombres 18, 09,et 81 marchant au centre de notre cordon de fleurs, nous cheminons vers le Panthéon.

A l’angle de la rue de Soufflot, cinquante jeunes filles sont  alanguies sur le capot d’anciennes DS présidentielles. Leur ongles de pieds sont vernis en bleu « nations-unies , en choeur et en canon elles reprennent  le « Palladium » des Brigitte.

Galvanisés par le sang des petits que nous sentons battre dans notre main, nous avançons  vers un Panthéon revisité. Tatouée dans les prunelles d’un Victor Hugo tenant dans sa main géante Les Châtiments, la date du 18 septembre 1981, jour de l’abolition de la peine de mort est la véritable fleur qui sourd du bitume. La façade du Lycée Henri IV ne porte pas de voile ni de trace de deuil. Quand plus de six mille Fleurs et jeunes Hirondelles lui font face « la Domus Omnibus » ouvre ses portes : elle libère les casques bleus venus s’assurer du respect et du maintien des droits de l’homme. Demain un nouveau chapitre figurera au sommaire des manuels d’Histoire : il s’intitulera Les Fleurs de Septembre. Je l’enseignerai avec arrogance.  

Sacha Thomas

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