La R.N.F. — Paul

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Subjectivité

Toute demi-mesure étant vouée à l’échec, mieux valait ne pas agir plutôt que le faire sur le mode de l’économie. Végéter plutôt que s’agiter en vain, Tristan préférait cela. Car il détestait toute tiédeur, celle du soleil comme celle des tempéraments, Tristan exécrait ses collègues ; voilà quinze ans qu’il alimentait avec patience une profonde haine de sa propre classe. Il était député.

Tristan Vivienne, donc, député de Savoie, fils environné de forêts, de monts, de rivières, d’air pur comme un lac de montagne, vivait avec la conviction profonde que ça ne se passerait pas comme ça. Il avait contemplé les gouvernements se succéder les uns après les autres comme jadis il contemplait les saisons se poursuivre. Mais ni le printemps, ni l’été, ni l’automne, ni même l’hiver ne défaisaient ce que son prédécesseur avait accompli ; les saisons se continuaient, héritaient l’une de l’autre, accomplissaient ce que la précédente n’était en mesure de faire ; elles tendaient à un horizon commun, elles allaient d’un même pas. Les gouvernements, eux, c’était autre chose. C’était l’oubli perpétuel. C’était l’abandon recommencé, l’abandon institué. Il semblait à Tristan que ces successions intempestives provoquassent le pourrissement de son pays; Tristan détestait cela. La mollesse de la démocratie, l’inertie des délibérations, le petit jeu électoral, cette torpeur caractéristique d’un manque de volonté avoué, tout, tout contribuait à ce sentiment qui trémule sous la peau, qui remue de fond en comble les entrailles et qui fait le corps tendu, l’esprit alerte. C’est ce sentiment qui avait planté dans le cœur de Tristan d’impérissables racines. Il avait eu bien du mal à dissimuler son fiel à ses collègues, au début. Mais le temps passant, son aversion s’était endurcie comme s’endurcissent les âmes éprises d’idéal au contact du monde. Bientôt il ne fut plus question de cacher quoi que ce soit, Tristan cédait ; envahi d’une rage capable d’incendier le monde il devint violent.

Le mardi 11 Décembre 20…,  à l’assemblée nationale, Tristan s’était assis à sa place, l’air mauvais, bouillonnant de quelque chose qui le faisait trembler.

Quand il arriva, Jacques Frenet, un vieil ami, lui fit remarquer cette mine rageuse qu’il portait les jours où ça n’allait pas. Tristan, en effet, paraissait irascible. Il ne releva pas la remarque, se contenta d’un sourire en coin, puis réajusta sa cravate. La séance allait commencer d’une minute à l’autre. A chaque député qui faisait son apparition, Tristan lançait un coup d’œil acerbe ; on aurait dit qu’il cherchait à intimider. Depuis longtemps déjà l’assemblée n’était plus cet environnement peuplé d’animaux, tous à l’affût, guettant la moindre faiblesse, épiant chaque geste ; non, aujourd’hui cela tiendrait plus du conciliabule que du parlement ; de l’homélie consensuelle que de la tirade envolée. Pourtant Tristan, ce jour-là d’humeur massacrante, allait haranguer l’assemblée avec la flamme d’un Pietro Della Rocca.

Quelques sièges restaient inoccupés mais le président ouvrit la séance. Il annonça l’ordre du jour : le climat, l’environnement. Où en sommes-nous des accords ratifiés lors de la COP21 ?

Maintenant le président donnait la parole à Monsieur Tristan Vivienne, député de Savoie. Celui-ci se leva ; comme l’usage le commande il remercia Monsieur le président, Mesdames et Messieurs les députés, puis il prit place, le regard dominant l’assemblée ; la première chose qu’il prononça fut un silence. Cela dura… Cela durait ; mais, quelques instants avant que les chuchotements ne se fissent entendre, Tristan, qui savait que les interrogations se manifesteraient s’il maintenait le silence, le brisa. Son coup avait marché, l’assistance attendait quelque chose. Jacques même, d’ordinaire apathique, était saisi. Tristan ne prenait que rarement la parole. Quand il le faisait, il était assez discret. Si bien que de le voir là, debout, répandu en coups d’œil sur ceux qu’il abhorrait comme une pluie acide sur une forêt nue, il paraissait plus grand, plus calme ; une tempête naissait en lui. Tristan ne se retint pas.

Il apostropha d’abord l’ensemble amorphe des représentants du peuple. Sa voix donnait le ton. Ses gestes captivaient l’audience. Ses yeux perçaient. Il parla avec véhémence des saisons, des gouvernements ; personne ne comprit. Il parla de volonté, de devoir ; du devoir primaire de tout être, mais personne ne comprit. Tristan ne faiblit pas pour si peu. Qu’importait qu’on le comprît quand il se sentait capable d’imposer sa voix à tous. Car on l’écoutait, l’attention toute entière était à lui, Tristan captivait les âmes avec ses lèvres seulement. L’acrimonieuse salive d’un homme peut, s’il la crache bien, plaire malgré sa violence. Et la rancune accumulée de Tristan lui permettait cela : de cracher bien sa haine. Ses paroles résonnaient dans les âmes creuses des députés comme autrefois elles résonnaient dans les montagnes de Savoie. Il parlait maintenant des chiffres ! Cela fonctionnait aussi, les chiffres, les grands nombres ; leur côté impossible, trop grand, inconcevable, agissait sur l’auditoire comme un anxiogène. Un sursaut traversa le marbre du palais Bourbon.  Tristan les tenait. Il compara la hausse de la température mondiale à celle d’un corps, deux ou trois degrés de plus vous collent une fièvre affreuse. Le parallèle était facile, efficace. Tristan avait une emprise totale sur l’hémicycle. Il pouvait la dire désormais, sa haine, son ambition. Il pouvait la nommer devant eux, puisque c’est eux qui l’avaient nourrie.

Cela s’appellerait la République Naturelle de France (R.N.F.). À la politique, Tristan allierait l’impératif écologique ; il serait solide comme un arbre, intransigeant comme la foudre, aurait un horizon dans les yeux pour sa terre, pour son pays, pour son peuple ; il serait un avant-goût des tyrannies prochaines.

Paul Guillot

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